‹ Romans diversChapitre 93 sur 113 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la seule bonne), je viens t'apporler un nouvel essai dont la forme est renouvelée des Grecs tout au moins, et qui te plaira peut-être médiocrement. Le temps n'est plus où

... A çienoux dans une humble préface . Un auteur au public semblait demander grâce.

On s'est beaucoup corrigé de celte fausse modestie depuis que Boileau l'a signalée au mépris des grands hommes. Aujourd'hui , on procède tout à fait cavalièrement, et si l'on fait une préface, on y prouve au lecteur consterné qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se taire.

On fait fort bien d'agir ainsi avec toi , lecteur bénévole, puisque cela réussit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce que tu sais fort bien que l'auteur n'est pas si mauvaise tète qu'il veut bien le paraître, que c'est un genre, une mode, une manière de porter, le costume de son rôle, et qu'au fond , il va te donner ce qu'il a de plus fort et te servir selon ton goût.

Or, tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur. Depuis que tu n'es plus Français, tu aimes tout ce qui est contraire à l'esprit français, à la logique française, aux vieilles habitudes de la langue et de la déduction claire et simple des faits et des caractères. Il faut, pour te plaire, qu'un auteur soit à la fois aussi dramatique que Shakspeare, aussi romantique que Byron , aussi fantastique qu'Hoffmann , aussi effrayant que Lewis et Anne Radcliffe, aussi héroïque que Calderon et tout le théâtre espagnol; et, s'il se contente d'imiter seulement un de ces modèles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur.

Il est résulté de tes appétits désordonnés, que l'école du roman s'est précipitée dans un tissu d'horreurs, oc meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de [lassions bizarres, d'événements stupéfiants; enfin , dans un mouvement à donner le vertige aux bonnes gens qui n'ont pas le pied assez sûr ni le coup d'œil assez prompt pour marcher de ce train-là.

Voila donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as re.ju quelques soufflets pour la forme, c'était une manière de fixer ton attention, afin de te combler ensuite des satisfactions auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais public ne fut plus caressé, plus aJulé, plus gâté que m ne l'es, par le temps qui court et les œuvres qui | leuvent.

Tu as pardonné tant d'impertinences que tu m'en passeras bien une petite ; c'est de te dire que tu détériores ton estomac à manger tant d'épipes, que tu uses tes émotions et que tu épuises tes romanciers. Tu les forces à un abus de moyens et à des fatigues d'imagination après lesquelles rien ne sera plus possible, à moins qu'on n invente une nom elle langue et qu'on ne découvre une nouvelle race d'hommes. Tu ne permets plus au talent de se

REZIA M m:i \\l.

ménager, et il se pro une. On de ces malins, il aura toul

dil el sera forcé de se répéter. Cela t'i nnuiera, el , ingrat

■ tes amis comme tu l'as li ujoui s été, el comme tu

le seras ' ui s, tu oublieras les prodiges d'imagination

etdefécon rit faits pour toi et les plaisirs qu'ils

l'uni donnés.

Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peutl Demain, le i.i'ui rétrograde va se raire , la réaction va commencer. Mes confrères sont sur les dents, je parie el vonl se coaliser pour demander un autre genre de travail , el des salaires munis p m blemenl achetés. Je sens venir cel orage dans l'air qui se plombe et s'alourdit , el je com-

n.c prudemment par tourner le dos au mouvemenl de

rotation délirante qu'il t'a plu d'imprimer à 1 1 littérature. Je m'assieds au bord du chi min et je regarde passer les brigands, les traître?, les fossoyeurs, les étrangleurs, les écorcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers armés jusqu'aux dents, les fi i hevelées, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je les mu-, eml "il, ut leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles de mendiants, leurs manteaux de pourpre, l'envoyant des malédictions el cherchant d'autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course.

Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable, qui n'avais jamais cherché ni réussi à faire d'innovation dans la forme, pour ne pas être emporté dans co tourbillon , el pour ne pas me trouver, cependant, trop en i , quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais imminente, va lever la tète?

Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail tranquille, après quoi nous verrons bien! Si la nouvelle •i bi nue, h ii- la suivrons. Mais celle du jour esL trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m'y mettre, el mes moyens ne me le permettent pas. Je vais continuera porter les habits de mon grand-père; ils sont commodes, simples el solides.

Ainsi, lecteur, pour procéder a la française, comme nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du récil que je vais avoir 1 honneur de te présenter, l'élément principal, l'épice la plus forte qui ait cours sur la place: c'est-à-dire l'imprévu, la surprise. Au lieu de te conduire d'clonnemenls en étonnements, de te faire tomber a chaque chapitre de Gèvre en chaud mal, je te mènerai pas a pas par un petit chemin tout droit, en te faisant regarder devanl toi, derrière toi , à droite, à gauche. les buissons i de l'hoi 1/ m, tout ce qui

s'offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous une as a parcourir. Si, par hasard, il se présente un ravin, je te dirai : « Prends garde, il y a ici un ravin; » •1 est un louent , je l'aiderai à passer ce torrent , je ne t'y pousserai pas la tète la première, pour me donner le plaisir de dire aux autres: « Voila un lecteur bien attrapé, <■ el pour celui de t'en tendre crier: « Ouf! je me suis cassé le cou , je ne m'y attendais guère ; cet auteurlà m'a j( ué un bon leur. » "

Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu'il est impossible d avoir de meilleurs procèdes... lit pourtant, il est l'oit probable que tu m'accuseras d'être le plus insolenl et le plus présomptueux de tous les romancii 1 s, que m te fâcheras a moitié chemin et que tu refuseras ne me suivre.

\ ton ai-e : \ ,1 un ion penchant te puu.-se. Je ne suis pas irrité contre ceux qui te captivent , en faisant le contraire ne ce que je veux faire, .le n'ai pas de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle est 1 h 11 portée; d n'est po.-,-ible de la juger que quand son règne est hm. Elle a le droit divin pour elle ; <■. e est lille du génie des temps : mais le monde est si grand ipi 1! y a plaie pour tous, el les libertés dont nous jouissoi

al bien jusqu'à nous permettre de faire un m ivai roman.

Le jeune prince Karol du Roswald venait de perdre sa mèi loi [u il ht connaissant e .i\< c la l'ïoriani.

Il étnt plongé encore dans une tristesse profonde, et lien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald avail été pi ur lui une mère tendre el parfaite. Elle avait

piu igUI à SOn enfance débile et s lUffreteuSB les S uns les

pin- assidus ci le dévouement le plus entier. Elevé sous ie~ yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme n'avait eu qu'une passion réelle dans toute sa vie : l'amour filial. Cet amour réciproque du lils et de la mère

les avait rendus exclusifs, et peut-être un peu trop absolus dans leur manière de voir el. de sentir. La princesse était

d'un esprit supérieur et d'une grau. le instruction, il est

vrai ; m ni en 1 rein ai ei ses ens ignemenis semblaient 1 -

voir tenir lieu de toul au jeune Karol. La frêle ganté de celui-ci s'était opposée à ces élude- classiques, pénibles, sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles- I- S leç u- d'une mère éclairée, mais qui uni cet avantage indispensable de nous apprendre ;î travailler, parce qu'elles -ont comme la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald ayant écarté les pédagogues et. lis livre-, par ordonnance des médecins, s'était attachée à fui nier l'esprit et le cœur de son lils, par sa conversation , par ses récils, par une sorte ^'insufflation de son être inoral, que le jeune homme avait aspirée avec délices. Il était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir rien appris.

Mais rien ne remplace l'expérience; et le soufflet que, dans mon enfance, on donnait encore, aux marmots pour leur graver dans la mémoire le souvenir d'une grande émotion, d'un fait historique, d'un crime célèbre, ou do toul autre exemple à suivre ou à éviter, n'était, pas chose si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons plus ce souffleta nos enfants; mais ils vont le chercher ailleurs, et la lourde main de l'expérience l'applique plus rudement que ne ferait la notre

Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne heure, de trop bonne heure peut-être, mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable dessein d'élever son àme, sa mère ne laissa approcher de lui que des personnes distinguées, dont les préceptes et l'exemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que dehors il y avait des méchants et des fous, mais il n'apprit qu'à les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna bien à secourir les malheureux ; les portes du paiais où s'écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux néi e-- \, ux ; mais, tout en les assistant, il s'habitua à mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette plaie comme irrémédiable dans l'humanité. Le désordre, la | are.-se , l'ignorance ou le manque de jugement, sources fatales d'égarement et de misère, lui parurent, avec raison , incurables chez les individus. On ne lui appui point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement .-'en affranchir, et qu'en prenant l'humanité corps a corps, en discutant avec elle, en la gourmandant, et la caressant tour à tour, comme un enfant qu'on aune, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir quelques progrès, on fait plus pour elle qu'en jetant à ses membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la compassion.

Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumône était un devoir; et c'en e.-t un à remplir sans doute, tant que, par l'arrangement social, l'aumône sera nécessaire. Mais ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa avec ardeur la maxime qu'il fallait, haïr le mal ; mais il s'attacha à la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une lois, plaindre n'est pas assez. Il faut aimer surtout pour être juste et pour ne pas dés' esperer de l'avenir. 11 faut n'être pas trop délicat pour soi-mên», et ne pas s'endormir dans le sybaritisme d'une conscience pure el satisfaite d'elle-même. !l était assez généreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant (pie la ptupai t des hommes manquent nu nécessaire; mais il Rappliquait pi - ■ ' tte commisération a la misère morale de ses semb . Il n'avait pas assez de lumière dans la pensée

pour se eue que la perversité humaine rejaillit sur ceux

LUCREZIA FLOU IA NI

qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal général est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas atteints.

Il voyait , d'un coté, l'aristocratie morale, la distinction de l'intelligence, la pureté des mœurs, la noblesse des instincts, et il se disait: « Soyons avec ceux-là.» De l'autre, il voyait l'abrutissement , la bassesse, la folie, la débauche, et il ne se disait pas : « Allons à ceux-ci pour les ramener, s'il est possible, r. — Non! lui avait-on appris à dire , ils sont perdus ! Donnons-leur du pain et des vêtements, mais ne compromettons pas notre âme au conlact do la leur. Ils sont endurcis et souillés, abandonnons leur esprit à la clémence de Dieu. »

Cette habitude de se préserver devient , à la longue, une sorte d'égoïsme, et il y avait un peu de cette sécheresse au fond du cœur de la princesse. Il y en avait chez elle pour son fils encore plus que pour elle-même. Elle l'isolait avec art des jeunes gens de son âge, dés qu'el'e les soupçonnait de folie ou seulement de légèreté. Elle craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes de la sienne ; et c'est pourtant ce conlact qui nous rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait qu'au liou d'être entraînés à la première occasion, nous pouvons résister à l'exemple du mal et garder de l'intluence pour faire prévaloir celui du bien.

Sans être d'une dévotion étroite et farouche, la princesse était d'une piété assez rigide. Catholique sincère et fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas d'autre remède que de les tolérer en faveur de la grande cause île l'Église. « Le pape peut s'égarer, disait-elle, c'est un homme; mais la papauté ne peut faillir: c'est une institution divine. » Des lois, les idées de progrès n'entraient point facilement dans sa tète, et son lils apprit de bonne heure à les révoquer en doute et à ne point espérer que le salut du genre humain put s'accomplir sur la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les pratiques religieuses (car en dépit de tout, au temps où nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de bonne volonté et ne sait pas briser la mauvaise volonté des autres; qui se contente de quelques élus et se résigne à voir les nombreux appelés tomber dans la géhenne du mal éternel : triste et lugubre croyance qui s'accorde parfaitement avec les idées de la noblesse et les privilèges de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions : la honte, l'abjection et le châtiment pour presque tous.

Les âmes naturellement bonnes et généreuses, qui tombent dans celte erreur, en sont punies par une éternelle tristesse. Il n'appartient qu'aux insensibles ou aux stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne pouvait secouer les arrêts farouches. Elle avait pris une habitude de gravité solennelle et sentencieuse qu'elle communiqua peu à peu à sou fils, pour le fond sinon pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la gaieté, l'abandon, la conliance aveugle et salutaire de l'enfance. A vrai dire, il n'eut point d'enfance : ses pensées tournèrent à la mélancolie, et lors même que vint l'âge d'être romanesque, ce ne furent que des romans sombres et douloureux qui remplirent son imagination.

lit malgré cette fausse route que suivait l'esprit de Karol, c'était une adorable nature d'esprit que la sienne. Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes les grâces de l'adolescence reunies à la gravite de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté charmante, une physionomie exceptionnelle qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse elléminée d'un chérubin couleur de rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales, que la poésie du moyen âge faisait servir a l'ornement des

temples chrétiens; un ange, beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.

C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées; rien n'était plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué que ses affections. Si l'on eût pu oublier l'existence du g Mire humain , et croire qu'il s'était concentré et personnifié dans un seul être, c'est lui qu'on aurait adoré sur les ruines du monde. Mais cet être n'avait pas assez de relations avec ses semblables. Il ne comprenait que ce qui était identique à lui-même, sa mère, dont il était un reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une idée étrange, appropriée à sa nature d'esprit; et enfin une chimère de femme qu'il créait à son image, et qu'il aimait dans l'avenir sans la connaître.

Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de rêve fâcheux auquel il essavait de se soustraire en vivant seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries, il n'avait point le sens de la réalité. Enfant, il ne pouvait toucher à un instrument tranchant sans s ■ blesser ; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme différent de lui , sans se heurter douloureusement contre celte contradiction vivante.

Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude volontaire et bientôt invétérée de no point voir et de ne pas entendre ce qui lui déplaisait en général , sans loucher à ses affections personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux comme des espèces de fantômes, et , comme il était d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable.

11 est fort étrange qu'avec un semblable caractère le jeune prince pût avoir des amis. Il en avait pourtant , non-seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le digne lils d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son âge, qui l'aimaient ardemment, et qui se croyaient aimés de lui. Lui-même pensait les aimer beaucoup, mais c'était avec l'imagination plutôt qu'avec le cœur. Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui , élevés à peu près de la même manière et dans les mômes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord formel.

Cela arriva pourtant, et, à vingt-quatre ans, qu'il avait lorsque sa mère mourut , il s'était dégoûté déjà de presque tous. Un seul lui resta très-fidèle. C'était un jeune Italien , un peu plus âgé que lui , d'une noble figure et d'un grand cœur; ardent, enthousiaste; fort différent; à tous autres égards, de Karol, il avait du moins avec lui ce rapport qu'il aimait avec passion la beauté dans les arts, et qu'il orofessait le culte de la loyauté chevaleresque. Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mère, et qui, l'entraînant sous le ciel vivifiant de l'Italie, la conduisit pour la première fois chez la Floriani.

Mais qu'est-ce donc que la Floriani , deux fois nommée au chapitre précédent , sans que nous ayons fait un pas vers elle?

Patience, ami lecteur. Je m'aperçois, au moment de frapper à la porte de mon héroïne, que je ne vous ai pas assez fait connaître mon héros, et qu'il me reste encore certaines longueurs à vous faire agréer.

Il n'y a rien de plus impérieux et de plus pressé qu'un lecteur de romans; mais je ne m'en soucie guère. J'ai à vuus révéler un homme tout entier, c'est-a-dne un monde, un océan sans bornes de contradictions, de diversités, de misères et de grandeurs, de logique et d'inconséquences, et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise ! Oli ! non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer dans quelques détails, et je prendrai mon temps. Si cela

LUCH! 7.1 A II. OKI \M.

vous fatigue, passez , el si , plus lard , vous ne comprenez rien à sa conduite, ce sera votro faute et nim la m ici. ne.

L'homme que je vous présente esl lui el non un autre. Je ne puis vous le faire comprendre en vous disant qu'il élait jeune, beau , bien fait et de belles manières. Tous les jeunes premiers de romans sonl ainsi , et le mien esl un être que je connais dans ma pensée, puisque, réel ou linif, j'essaie de le peindre. Il a un caractère très-déterminé, et l'on ne peut pas appliquer aux instincts d'un homme les mots sacramentels qu'emploient les naturalistes pour désigner le parfum d'une plante ou d'un minéral, en dfsant que ce corps exhale une odeur sut gt neris.

Ce sui generis n'explique rien, et je prétends que lo prince Karol de Roswald avait un caractère sui generis qu'il est possible d'expliquer.

Il était extérieurement si affectueux , par suite de sa lionne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire, même à ceux qui ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des femmes; la cu'ture abondante et facile de son esprit, l'originalité (louée et flatteuse de sa conversation lui gagnaient l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient, son exquise politesse, et ils y étaient d'autant plus sensibles, qu'ils ne Concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un devoir, et que la sympathie y entrât pour rien.

Ceux-là. s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il étail pins aimable qu'aimant; el , en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si profonds et si peu récusables?

Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, du moins avec l'espoir d'être payé de quelque retour. Ses jeunes compagnons, le voyant faible et paresseux dans les exercices du coi ps, ne songeaient pas à dédaigner celte nature un peu infirme, parce que Karol ne s'en faisait point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant doucement sur l'herbe, au milieu de leurs jeux, il leur disait avec un triste sourire : « Amusez-vous, chers compagnons; je no puis ni lutter, ni courir; vous viendrez vous reposer pies de moi. » Comme la force est naturellement protectrice de la faiblesse, il arrivait que, parfois, les plus robustes renonçaient généreusement a leur ardente gymnastique, et venaient lui faire compagnie.

Parmi tous ceux qui étaient charmés et comme fascinés par la couleur poétique de ses pensées et la grâce de son esprit , Salvator Âlbani fut toujours le plus assidu. Ce bon jeune homme était la franchise même; et, pourtant, Karol exerçait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais le contredire ouvertement, lors même qu'il remarquait do l'exagération dans ses principes et de la bizarrerie dans ses habitu les. Il craignait de lui déplaire et de le voir se refroidir à son égard, comme cela était arrivé pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque Karol, plus nerveux et impressionnable que réellement malade, se retirait dans sa chambre pour dérober aux \eux de sa mère son malaise, dont elle se tourmentait trop. Salvator Albani était donc devenu nécessaire au jeune prince. 11 le sentait, et lorsqu'une ardente jeunesse le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses plaisirs ou il les cachait avec une généreuse hypocrisie, se disant à lui-même que si Karol venait à ne plus l'aimer, il ne souffrirait plus ses soins, et tomberait dans une solitude volontaire et funeste. Ainsi Salvator aimait Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui , et il se faisait, par une étrange miséricorde, le complaisant do ses théories opiniâtres et sublimes. Il admirait avec lui le stoïcisme, et, au fond, il était ce qu'on appelle un épicurien. Fatigué d'une folie de la veille, il lisait a son chevet un livre ascétique. Il s'enthousiasmait naïvement à la peinture de l'amour unique, exclusil , sans défaillance et sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami.

Il trouvait réellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait se passer d'intrigues amoureuses, et il lui cachait le chiffre de ses aventures.

Celle innocente dissimulation no pouvait durer qu'un certain temps, et peu à peu Karol découvrit avec douleur que son ami n'était pas un saint. Mais lorsque arriva cette épreuve re loutable, Salvator lui était devenu si nécessaire, et il avait été forcé de lui reconnaître tant d'éminentes qualités de cœur et d'esprit, qu'il lui fallut bien continuer a l'aimer; beaucoup moins, à la venté, qu'auparavant, mais encore assez pour ne pouvoir se passer de lui. Néanmoins il ne put jamais prendre son parti sur ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'être un adoucissement à sa tristesse habituelle, devint douloureuse comme une blessure.

Salvator, qui redoutait la sévérité de la princesse de Roswald encore plus que celle de Karol , lui cacha le plus longtemps possible ce que Karol avait découvert avec tant d'effroi. Une longue et douloureuse maladie à laquelle elle succomba, contribua aussi à la rendre moins clairvoyante dans ses dernières années; et lorsque Karol la \it froide sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement de désespoir, que Salvator reprit sur lui tout son empire, et fut seul capable de le faire renoncer au dessein de se laisser mourir.

C'était la seconde fois que Karol voyait la mort frapper à ses côtés l'objet de ses afîeclions.'ll avait aimé une jeune personne qui lui était destinée. C'était l'unique roman de sa vie, et nous en parlerons en temps et lieu. Il n'avait plus rien à aimer sur la terre que Salvator. Il l'aima ; mais toujours avec des restrictions, de la souffrance, et une sorte d'amerlume, en songeant que son ami n'était pas susceptible d'être aussi malheureux que lui.

Six mois après cette dernière catastrophe, la plus sensible et la plus réelle des deux, à coup sur, le prince de Roswald parcourait l'Italie, en chaise de poste, emporté malgré lui, dans un tourbillon de poussière embrasée par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs et de gaieté; pourtant il sacrifia tout à celui qu'on appelait devant lui son enfant gâté. Quand on lui disait cela , «dites mon enfant chéri, répondait-il; mais tout choyé! que Roswald ait été par sa mère et par moi , son cœur ni son caractère ne se sont gâtés. Il n'est devenu ni exigeant ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut de mon dévouement. »

Cela était généreux à reconnaître, mais cela était vrai. Karol n'avait point de petits défauts. Il en avait un seul ' grand, involontaire et funeste, l'intolérance de l'esprit! Il ne dépendait pas de lui d'ouvrir ses entrailles à un sentiment de charité générale pour élargir son jugement à l'endroit des choses humaines. Il était de ceux qui croient que la vertu est de s'abstenir du mal , et qui ne comprennent pas ce que l'Évangile, qu'ils professent strictement d'ailleurs, a de plus sublime, cet amour du pécheur repentant qui fait éclater plus de joie au ciel que la persévérance de cent justes, cette confiance au retour de la brebis égarée; en un mot , cet esprit même de Jésus, qui ressort de toute sa doctrine et qui plane sur toutes ses paroles : à savoir que celui qui aime est plus grand, lors rnême qu'il s'égare, que celui qui va droit , par un chemin solitaire et froid.

Da ns le détail de la vie, Karol était d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce musilée, et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui payait l'amitié avec usure. Même dans sa douleur, qui semblait éternelle, et dont il ne voulait pas prévoir la lin, il portait un semblant de résignation, comme s'il eût cède au désir que Salvator éprouvait de le conserver à la vie.

Far le fait , sa santé délicate n'était pas altérée profondément, et sa vie n'était menacée par aucune désorganisation sérieuse; mais l'habitude de languir et de ne jamais essayer ses forces, lui a\ait donné la croyance qu'il ne survivrait pas longtemps à sa mère. Il s'imaginait vo-

LUCREZIA FLOKIANI.

lontiers qu'il se senlait mourir chaque jour, et , dans celle pensée, il acceptail 1rs soins de Salvator cl lui cachait le peu tle temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extérieur, et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte d'amère volupté.

Dans cette persuasion , il se détachait chaque jour do l'humanité, dont, il croyait déjà ne plus faire partie. Tout le mal d'ici-bas lui devenait étranger, Apparemment, pensait-il, Dieu ne lui avait pas donné mission de s'en inquiéter et de le combattre, puisqu'il lui avait compté si peu de jours à passer sur la terre. Il regardait cela commo une faveur accordée aux vertus de sa mère, et, quand il voyait la souffrance attachée commo un châtiment aux vices des hommes, il remerciait le ciel de lui avoir donnéla souffrance sans la chute, comme une épreuve qui devait le purifier de toute la souillure du péché originel. Il s'élançait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait dans des rêves mystérieux. Au fond de tout cela, il y avait la synthèse du dogme catholique ; mais, dans les détails, son cerveau do poète se donnait carrière. Car il faut b'en le dire, si ses instincts et ses principes de conduite étaient absolus, ses croyances religieuses étaient fort vagues; et c'était là l'ellet d'une éducation toute de sentiment et d'inspiration , où le travail aride de l'examen, les droits de la raison et le fil conducteur de la logique n'étaient entrés pour rien.

Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-même aucune étude, il s'était fait dans son esprit de grandes lacunes, que sa mère avait comblées, comme elle l'avait pu , en invoquant la sagesse impénétrable de Dieu et l'insuffisance de la lumière accordée, aux hommes. C'était encore là le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que sa mère, Karol avait idéalisé sa propre ignorance; il avait meublé, pour ainsi dire, ce vide eflrayant avec des idées romanesques; des anges, des étoiles, un vol sublime à travers l'espace, un lieu inconnu où son âme so reposerait a côte de celles de sa mère et de sa fiancée : voila pour le paradis. Quant à l'enfer, il n'y pouvait pas croire; mais, ne voulant pas le nier, il n'y songeait pas. Il se sentait pur et plein de confiance pour son propre compte. S'il lui avait fallu absolument dire cù il reléguait les âmes coupables, il eût placé leurs tourments dans les fluts agités de la mer, dans la tourmente des hautes régions, dans les bruits sinb.tres des nuits d'automne, dat s l'inquiétude éternelle. La poésie nuageuse et séduisante d'Ossian avait passé par la, à côté du dogme romain.

La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger toutes les cordes de cet instrument subtil et compliqué. Il ne se rendait donc, pas bien compte de tout ce qu'il y avait de fort et de faible, d'immense et d'incomplet , de terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui eûl fallu le connaître a fond, il y eût renoncé bien vite: car il faut toute la vie pour comprendre de tels êtres : et encore n'arrive-t-on qu'à constater, a force d'examenet de pat ence, le mécanisme de leur vie intime. La cause de leurs contradictions nous échappe toujours.

Un jour qu'ils allaient de Milan a Venise, ils se trouvèrent non loin u'un lac qui brillait au soleil couchant comme un diamant dans la verdure,

— N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit. Salvator, qui remarquait sur le visage de son jeune ami une fatigue profonde. Nous faisons de trop longues journées, il nous nous sommes épuisés hier, de corps et d'esprit, a admirer le grand lac de Côme.

— Ah ! je ne le regrette pas, répondit Karol , c'est le plus beau spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons où tu voudras, peu m'importe.

— Cela dépend de l'état ou tu te trouves. Pousseronsnous jusqu'au prochain relais, ou bien ferons-nous un petit détour pour aller jusqu'à Iseo, au bord du petit lac.' Comment te sens-tu?

. — Vraiment, je n'en sais rien !

— Tu n'en sai* jamais rien ! C'est désespérant ! Voyons, soulli es-tu ''

— .le ne crois pas.

— Mais, tu es fatigué?

— (lui , mais pas plus que je ne le suis toujours.

— Alors, gagnons Iseo ; L'air y sera plus doux que silices hauteurs.

Ils se dirigèrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y avait eu une fête aux environs. Des charrettes, attelées de petits chevaux maigres et vigoureux, ramenaient les jeunes filles endimanchées, avec leur jolie coiffure de statues antiques, le chignon traversé par de longues épingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. Les. hommes venaient à cheval, a âne ou à pied. Toute la route était couverte de cette population enjouée, de ces filles triomphantes, de ces hommes un peu exciiés par le vin et l'amour, qui échangeaient à pleine voix avec elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux certainement, pour les chastes 'oreilles du prince Karol.

En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne change pas sa manière naïve de dire, a de l'esprit et de l'originalité. Salvalor, qui ne perdait pas un jeu de mots du dialecte, ne pouvait s'empêcher de sourire aux brusques saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin, autour de lui, tandis que la chaise de poste descendait, au pas une pente rapide inclinée vers le lac. Ces belles filles, dans leurs carrioles enrubanées , ces yeux noirs, ces fichus flottants, ces parfums de fleurs, les feux du couchant sur tout cela, et les paroles hardies prononcées avec, des voix fraîches et retentissantes, le mettaient en belle humeur italienne. S'il eût été seul, il ne lui eût pas fallu beaucoup de temps pour prendre la bride d'un de ces petits chevaux , et pour se glisser dans la carriole ia mieux garnie de jolies femmes. Mais la présence de son ami le forçait d'être grave, et, pour se distraire de ses tentations, il se mit a chantonner entre ses dénis. Cet expédient ne lui réussit point, car il s'aperçut bientôt qu'il répétait, malgré lui, un air de danse qu'il avait saisi au vol d'un essaim do villageoises qui le fredonnaient en souvenir de la fête.

Iïï.

Salvator avait réussi à garder son sang-froid, jusqu'à co qu'une grande brune, passant à cheval, non loin do la calèche, jambe de çà , jambe de l,i , lui montra avec un peu trop de confiance son muscle rebondi surmonté d'une jarretière élégante. Il lui fut impossible de retenir mu- exclamation et de ne pas pencher la tète hors de la voiture, pour suivre de l'œil celte jambe nerveuse et bien tournée.

— Est-elle donc tombée? lui dit le prince, apercevant sa préoccupation.

— Tombée quoi? répondit le jeune fou; la jarretière?

— Quelle jarretière? .le parle de la femme qui passait à cheval. Que regardes-tu'.'

— Rien, rien, répliqua Salvator, qui n'avait pu s'empêcher de soulever son bonnet de voyage pour saluer celle jambe. Dans ce pays de courtoisie, il faudrait toujours avoir la tète nue. Kl il ajouta, en se rejetant au fond de la voilure : « C'est fort coquet, une jarretière rose vif bordée de bleu-lapis. »

Karol n'était point pédant en paroles; il no fit aucune réflexion, et regarda le lai-, élincelant où brillaient, certes, de plus splendides couleurs que celles des jarretières de la villageoise.

Salvator comprit son silence et lui demanda , comme pour s'excuser a ses yeux, s il n'était pas frappé de la beauté de la race humaine dans cette contrée.

— (lui, répondit Karol'avec une intention comptaisaule: j'ai remarqué qu'il y avait par ici beaucoup de statuaire dans les formes. Mais tu sais que je ne m'y connais pas beaucoup,

— Je le nie; tu comprends admirablement le beau, et je t'ai vu en extase devant des échantillons de la statuaire antique.

— Un instant! il y a antique et antique; j'aime le bel

LDCREZIA 11.(11(1 ANI.

art pui idéal du Parlhénon. Mais je n'aime pas,

i h du i mprends pas la li i ulature

le , ni romain et les rennes accusées de la décadence. Ce pavs-ci esl tourné au matérialisme, la race s'en ressent. Cela ne m'intéresse points

— (Juin; Franchement, la vue d'une belle femme ne charme pas tes regards, ne fût-ce qu'un instant... quand elle passe?

— Tu sais bien que non. Pourquoi t'en étonner? Moi ,

ton admiration facile et banale pour toutes les f( mmes tant si il peu belli pas ient devant toi. Tu es pressé d'à mer, e cependant , celle qui doit s'emparer

ne s'esl pas encore pn senlée à tes n i liste, - ibs doute, celle que Dieu a créée pour toi ; elle t'attend . et toi tu la cherches. C'est ainsi que je m'explique tes amours insensés, tes brusques débuts, et toutes ces tortures (le l'âme que tu appelles tes plaisirs. Mais, quant à moi, tu sais bien que j'avais rencontré la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai connue, tu s. us bien que je l'aimerai toujours dans la , comme je l'ai aimée sur la terre. Comme rien ne

fient lui ressembler, comme personne ne me la rappeleiait , je i e régi rde pas, je ne cherche pas : je n'ai pas besoin i ce qui existe en dehors du type que je

éternellement parfait, éternellement vivant dans m i pei

eut envie de contredire son ami; mais il craU gn t i e le m:i Ranimer sur un pareil sujet , et retrouver, pour l,i discussii n. une force fébrile qu il redoutait plus peur lui que la langueur de la fatigue. Il se contenta île lui demander s'il était bien sur de ne jamais aimer une autre femme.

— G i Dieu lui-même ne saurait créer un second être aussi parlait eue relui qu'il m'avait destiné dans sa

corde infinie, il ne permettra pas que je m'égare jusqu'à tenter d'aimer une seconde fois,

• — La vie est li ngue, pourtant! dit Salvator d'un ton de doute involontaire, el ce n'est pas à vingt-quatre ans qu'on peut faire un j a r oïl serment.

— On n'est pas toujours jeune a vingt* [uatre ans ! ré-

fiondit Karol. Puis il soupira et tomba dans le silence de a méditation. Salvator vit qu'il avait réveillé celle idée d'une mort prématuré , son ami se munissait

comme d'un poison. Il feignit de r.e pas le deviner sur ce point , el il essaya de le distraire en lui montrant la jolie vallée dont le lac occupe le fond.

Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son as- 5 al irdss nt doux et frais comme une églogue de Virgile. Entre les montagnes qui forment ses" horizons et les 5i sentes que la brise trace sur ses bords, il J a une zone de charmantes prairies, littéralement émailléesdes plus belles fleurs champêtres que produise la Lombardîe. Dos tapis de safran d'un rose pur jonchent ses rives, où l'orage ne pousse jamais avec fracas M sague irritée. De légères et rustiques embarcations glissent sur des ondes paisibles, ou s'effeuillent les fleurs du pécher et de l'amandier.

Au moment où les deux jeunes voyageurs descendirent de voiture, plusieurs bateaux levaient leurs aman s, i • las In s paroii — i riveraines, que leurs chevaux

et leurs charrettes avaient ramenés de la fête, s'élançaient, en riant et en chantant, mit ces esquifs qui devaient faire le tour du lac et descendre chaque groupe à si n domicile. Un poussai! les charrettes toutes chargées i.'enl.iiils et de jeunes liiles. bruyantes sur les grosses barques; de jeunes couples sautaient sur les se déliaient alla regata. Suivant l'habitude de la localité , pour empêcher, les chevaux, fumants de sueur, de s'enrhumer durant., la traversée, on les plongeait I préalablement dans les eaux glaciales de la plage, et ces animaux courageux paraissaient prendre grand plaisir a cette immersion.

Karol s'assil sur une souche au bord de l'eau, pourj contempler, non cette scène animée et pittoresque, mais le~ vagues horizons bleuâtres de la chaîne Alpestre. Salvator était entre dans la iocanda pour choisir les I clianu res .. I

Mais il revint irec une figure contrariée :

le gîte était abominable, brûlant, infect, encombré

nés el d'animaux qui se querellaient. Il n'y avait

yen de se reposeï la des fai ."us d'une journée de

I prince, quoiqu'il sonffiit plus que personne de l'angoisse d'une mauvaise nuit, prenait ordinairement ces SOI tes de contrariétés avec une in- - :- iance Sti ïque. Cependant, cette fois, il dit à son jeune ami , avec un air d'inquiétude étrange : « J'avais un pn ssentiment que nous ferions mieux de ne pas vi nir coucher ici. a

— Un pressentiment à propos d'une mauvaise auberge? s'écria Salvator, que le fâcheux succès

idée irritait un peu contre lui-même et par conséquent contre le prochain : ma foi, quand il s'agit d'éviter la vermine dune sale Iocanda et la puanteur d'une laide cuisine, j'avoue que je n'ai pi inl do ces subtiles perceptions et de ces avertissements mystérieux.

— Ne le moque pas de moi , Salvator, reprit le prince avec douceur. Il ne s'agit point de ces puéi ilités-là, el tu sais fort bien que j'en prends mon parti mieux que toimême.

— Eh ! c'est peut-être à cause de toi que je n'en prends pas mon parti !

— Je le sais, mon bon Salvator; ne te tourmente donc

l artons '.

— Comment, partons! nous avons faim, et il y a là du mi ins des truites superbes qui sautent dans la friture. Je ne me laisse pas décourager si vite, soupons d'al

! lis 11--T10US servir là, en plein air, sous ces caroubiers. El puis je courrai tout le village et je trouverai bien une maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre pour loi , au moins; fût-ce chez le médecin ou l'avocat de la contrée! Jl y a bien un curé, ici !

— Ami , tu ne veux pas me comprendre, tu t'occupes d'enfantillages... Tu sais que je n'ai pas de caprices, n'est-il pas vrai? Eh bien ! une seule fois, pardonne-m'en un bizarre... Je me sens mal ici ; cet air m'inquiète, ce lac m'eblouit. Il y croit peut-être quelque herbe vi néneuse mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai un pressentiment sérieux que je ne devais pas venir ici. Quand les chevaux ont quitté la route de Venise et pris sur la gauche, il m'a semblé qu'ils résistaient : ne l'as-tu pas remarqué? — Entin , ne me crois pas atteint de l lie, ne me regarde pas d'un air effrayé; je suis calme, je suis résigné, si tu le veux, à de nouveaux malheurs... mais à quoi bon les braver, quand il est temps encore de les fuir?

S itor Albany était effrayé, en effet, du ton sérieux el pénétré avec lequel Karol disait ces paroles étranges. (. mme il lecroyait plus faible qu'il ne l'était réellement , il s'imagina qu'il allait tomber gravement malade, et qu'un secret malaise l'en avertissait. Mais il ne pensait pas que le lieu y fût pour quelque chose, lorsque la nature, la race humaine, le ciel et la végétation étaient luxuriants autour de lui. 11 ne voulait pourtant pas heurter son caprice, mais il se demandait si un nouveau relais, fourni à jeun et après une longue journée, ne bâterait [ias l'explosion du mal.

Le prince vit son hésitation et se rappela ce que le bon Salvator avait déjà oublié, c'est qu'il mourait de hum. Des lors, sacrifiant toute sa répugnance, et imposant silence a son imagination , il prétendit qu'il avait faim lui-même, et qu'avant de quitter Iseo, il fallait pourtant souper.

(.et accommodement rassura un peu Salvator. « S'il a faim . pensa-t-il, il n'est pas sous le coup d'une maladie imminente, et peut-être que cette pensée de détresse qui s'est emparée de lui est -e résultat d'une faim excessive dont il ne .-e rendait pas compte, une sorte de délaillauce morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons ! »

I . -ouper était meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer, et on le servit dans le jardin de l'hôtelier, sous une fraîche tonnelle, qu un peu l'éclat du lac,

et ou Kan.,1 se sentit réellement plus calme. Grâce a la mobilité de son tempérament et Ue son humeur, il man

LUCREZIA FLOHIANI.

11 y ava i eu une féle aux environs. (Pjgc G)

gea avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait saisi quelques instants auparavant.

Pendant que l'hôte leur servait le café, Salvator l'interrogea sur les habitants de la ville, et reconnut avec chagrin qu'il n'en connaissait pas un seul , et qu'il n'y avait guère moyen d'aller demander l'hospitalité dans une maison plus propre et plus paisible que la locanda. — Ah! dit-il, en soupirant, j'ai eu une bien bonne amie, qui était de ce pays-ci, et qui m'en avait tant parlé que cela m'a peut-être influencé à mon insu , lorsque la fantaisie d'y venir coucher m'est venue. Mais je vois bien que ma pauvre Floriani en avait gardé un souvenir poétique tout à fait dénué de réalité. Il en est ainsi de tous nos souvenirs d'enfance.

— Sans doute que Votre Excellence, dit l'hôte, qui avait écouté les paroles de Salvator, veut parler de la fameuse Floriani, celle qui, de pauvre paysanne qu'elle était, est devenue riche et célèbre dans toute l'Italie?

— Vraiment oui , s'écria Salvator ; vous l'avez peutêtre connue autrefois ici , car je ne sache pas qu'elle soit revenue dans son pays depuis qu'elle l'a quitté toute

eune?

— Pardon , seigneurie. Elle est revenue il y a environ un an et elle, y est à cette heure. Sa famille lui a tout pardonné, et ils vivent très-bien ensemble maintenant... Tenez, là-bas, sur l'autre rive du lac, vous pouvez voir d'ici la chaumière où elle a été élevée, et la jolie villa qu'elle a achetée tout à côté. Cela ne fait plus qu'une seule dépendance avec le parc et les prairies. Oh ! c'est une bonne propriété, et elle l'a payée à beaux deniers comptants, au vieux Ranieri , vous savez... l'avare? le père de celui qui l'avait enlevée, de son premier amant?

— Vous en savez ou vous en supposez plus long que moi sur les aventures de sa jeunesse, répondit Salvator; moi je ne sais d'elle qu'une chose : c'est qu'elle est la femme la plus intelligente, la meilleure et la plus digne que j'ai rencontrée. Vive Dieu! elle est donc ici? Ah! la bonne nouvelle! Nous sommes sauvés, Karol ; nous allons lui demander asile, et si tu veux être aimable pour moi , lu feras connaissance, de bonne grâce, avec ma chère Floriani. Mais on ne sait pas à Milan qu'elle habite ce pays-ci ! On m'a dit que je la trouverais à Venise ou aux environs...

LUCHEZIA FLOKIANI.

Il clail asss à sa porte... (Page M.]

— Oh ! elle vit comme cachée, dit l'hôte, c'est sa fantaisie du momenl. Cependant, on la connaît bien ici, car elle fait du bien; elle est très-bonne, la signora!

— Eh vile, eh vite, une barque! s'écria Salvator, sautant de joie. Ah! l'agréable surprise! Et moi qui n'avais pas l'heureux pressentiment de la retrouver ici !

Ce mot (it tressaillir Karol. — Les pressentiments, dit-il, agissent sur nous à notre insu, et nous poussent où ils veulent.

Mais le pétulant Albani ne l'écoutait pas. Il s'agitait, il criait, il faisait approcher une barque, il y jetait une valise, il recommandait la voiture et les paquets à son domestique, qui devait rester à l'auberge d'iseo, et il entraînait le jeune prince sur le plancher vacillant de la nacelle.

Il était si pressé d'arriver, et la vivacité de son caractère dominait si fort, en cet instant, la contrainte qu'il s'imposait souvent pour ne pas froisser la tristesse de son ami , qu'il prit un aviron et rama lui-même avec le batelier, chaulant comme un oiseau, et menaçant, par le déchainement de sa gaieté impétueuse, de faire chavirer le bateau.

Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement de pâleur sur le visage de Karol. Il quitta le gouvernail , et s'asseyant auprès de lui : — Cher prince, lui dit-il , tu es mécontent de moi, je le crains ! Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle conaissance... mais que veux-tu? en voyage, il faut bien un peu déroger à ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter à cet égard... J'ai tout oublié... j'étais si content !

— Jeté pardonne tout, j'accepte tout, répondit le prince avec calme. L'amitié vit de. sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien quelques-uns... Quoique pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais jamaischez une femmo de mauvaise vie !

— Tais-toi , tais-toi , s'écria Salvator en lui saisissant la main avec force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent ! Si un autre que toi parlait d'elle ainsi...

— Pardonne-moi, reprit Karol; jo ne songeais pas qu'elle élait qu'elle avait dû être ta maîtresse !

— Ma maîtresse, à moi 1 repartit Salvator avec viva-

LUCREZIA FLORIANI

cité; ah ! je l'aurais bien voulu ! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurai- plu, quandmên e je l'auras connue libre? Non, Karol , jen'ai pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de relui q 'elle avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari , un brave jeune homme ! ), comme je la savais 'uvale et fidèle, je n'ai jamais songé à la désirer. Oh! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dil à Milan... et si elle voulait m'aimer !... Mais non ! Tiens , ne fronre pas le sourcil : je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-êt're plus belle... Et d'ailleurs mon cœur et mes sens avaient pris l'habitude d'èlre calmes auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand l'amitié est immense , d'un homme à une femme... Àlais probablement si elle vit seule , elle aime un absent. Il est impossible que celle généreuse créature vive sans amour; et, alors, je n'auiai pas une mauvaise pensée auprès d'elle. Je ne voudrais pour rien au monde perdre son amitié!...

— D'après toutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire mélancolique , je vois que je risque de te perdre, et que mon pressentiment de malheur pourrait bien n'être pas un rêve.

— Ton pressentiment ! ah! tu y reviens ! je l'avais ouLlié. Eh bien ! s'il t'annonce que je vais m'arrèter chez une enchanteresse et que je te laisserai partir seul , il ment avec impudence. Non, non , Karol, ta santé, ton désir, notre voyage avant tout ! Si ton pressentiment avait une figure , je lui donnerais un soufflet !

Les deux amis s'entretinrentencore quelques instants de la Floriani. Le prince, venant en Italie pour la première fois, ne l'avait jamais vue , et ne connaissait d'elle que la renommée de son talent et l'éclat de ses aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme il ne faut pas toujours s'en rapporter aux amis , nous dirons nous-mème au lecteur ce qu'il doit .«avoir, pour le moment, de notre héroïne.

Lucrezia Floriani était une actrice d'un talent pur, élevé, suffisamment tragique , toujours émouvant et sympathique quand elle jouait un rôle bien fait, exquis, admirable, dans tous les détails de pantomime, créations ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir le vrai poè'te, et trouve grâce pour le faux. Elle avait eu de grands succès, non-seulement comme actrice, mais encore comme auteur; car elle avait porté la passion de son art jusqu'à oser faire des pièces de théâtre; d'abord en collaboration avec quelques amis lettrés, et enfin seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient réussi, non qu'elles fussent des chefs-d'œuvre, mais parce qu'elles étaient simples, d'un sentiment vrai . bien dialoguées, et qu'elle les jouait elle-même. Elle ne s'était jamais fait nommer après les représentations; mais son secret, pour le coup, était celui de la comédie, et le public la nommait lui-même au milieu des couronnes et des applaudissements qu'il lui prodiguait.

,A. cette époque, et dans ce pays-là, la critique des journaux n'avait pas un grand développement. La Floriani avait beaucoup d'amis, on était indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait ue bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée ,"il est certain du moins que , par son caractère , elle méritait Cette indulgence et cette affection. Il n'y eut jamais de personne plus désintéressée , plus sincère , plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'esl à Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre et loi ma une troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitèrent avec elle, adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance,, et le public l'en récompensa. Elle lit là d'assez bonnes affaires , et dès qu'elle se vit en possession d'une aisance assurée , elle quitta le théâtre , quoique dans tout l'éclat de son talent et de ses charmes. Elle vécut quelques années à Milan, dans un monde d'artistes et de littérateurs. Sa maison était agréable, et sa

conduite tellement honorable et digne (ce qui ne veut pas dire qu'elle fût tres-régulière) , que des femmes du monde la fréquentèrent avec sympathie et même avec un certain sentiment de déférence.

Mais tout à coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord du lac d'Iseo , où nous la retrouvons maintenant.

Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions diverses, vers cet épanouissement de talent dramatique et littéraire, et vers ce dégoût subit du monde et du brait, vers cette activité d'administration théâtrale, et vers cette paresse d'une vie champêtre; il y y avait, n'en doutez pas, une succession ininterrompue d'hi.-toires d'amour. Je ne vous les raconterai pas maintenant , ce serait trop long et sans intérêt direct. Je ne perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître que celui du prince K.irol était chatoyant et. ini éfinissable. Vous apprécierez, comme vous l'entendrez, ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers comme dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai rien de la Floriani , par pruderie et crainte de vous déplaire. Ce qu'elle avait été, ce qu'elle était, elle le disait à qui le lui demandait avec amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait par curiosité pure, avec des ménagements ironiques, pour se venger de cette impertinente bienveillance, elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.

Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit ellemême un jour , en répondant en bon français à un vieux marquis :

— « Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle, pour savoir de quel terme, reçu dans votre langue, vous pourriez qualifier une femme comme moi. Dirii /vous que je suis une courtisane ? Je ne crois pas , puisque j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais rien reçu, môme de mes amis. Je ne dois mon aisance qu'à mon travail, et la vanité ne m'a pas plus éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que des amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.

o Diriez-vous que je suis une Jemme (jala)iie? Les sens ne m'ont jamais emportée avant le cœur, et je ne comprends seulement pas le plaisir sans une affection enthousiaste.

« Enfin, suis-je une femme de mauvaise vie, de mœurs relâchées? Il faut savoir ce que vous entendez par là. Je n'ai jamais cherché le scandale. J'en ai peutêtre fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais aimé deux hommes à la fois ; je n'ai jamais appartenu de fait et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné, suivant la durée de ma passion. Qua"d je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas. Je rompais avec lui d'une manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai , dans mon enthousiame , de l'aimer toujours ; j'étais de la meilleure foi du monde en le jurant, 'foules les fois que j'ai aimé, c'a été de si grand cœur, que j'ai cru que c'était la première et la dernière fois de. ma vie.

« Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnête. Moi , j'ai la certitude de l'être. Je prétends même, devant Dieu, être une femme vertueuse; mais jesais que, dans vos idées et devant l'opinion, C'est un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne ma vie au jugement du monde, sans me révolter contre lui , sans trouver qu'il ait tort dans ses lois générales, mais sans reconnaître qu'il ait raison contre moi.

« Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien , et que j'ai une belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-même, mais je n'ai point de vanité; et on peut dire de moi tout le mal possible, sans m offenser, sans m' affliger le moins du monde. Je n'ai pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en ai été, et punie, et récompensée, par ces passions même. J'y devais perdre ma réputation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice à l'amour, cela ne regarde que mo>. De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que

LUCREZIA l'LolWANI.

L'exemple est dangereux? Du moment que le coupable esl condamné, il èsi exécuté. Il ne | eul donc plus nuire, cl ceux qui seraienl tentés de l'imiter, sont Buffisammenl avertis par sa punition. »

Earol de Roswald et Salvatoe Albani débarquèrenl à l'entrée du parc, auprès ne la chaumière que l'aubei giste d'Iseo leur avail montrée. C'esl dans cette cabane que la Floriani étail née, el son père, un vieux pécheur à cheveux M. uns, l'occupait encore. Rien n'avait pu le i à quitter cette pauvre demeure , où il avail passé sa vie el où l'habitude le retenait; mais il avail consenti à ce qu'elle fût réparée, assainie, solidifiée et mise à l'abri du il il par une jolie terrasse rustique toul ornée de (leurs el d'arbustes. Il était assis à sa porte parmi les m- el les glaïeuls, ei occupail les derniers instants du jourà raccommoder ses filets; car, bien que son existence

lui dés ais assurée, et que sa fille veillai pieusement,

non-seulement à tousses besoins, mais encore à surprendre lus rares Fantaisies de superflu qu'il pouvait avoir, il gardait les habitudes et les oùts parcimonieux du paysan, et ne réformait aucun instrument de son travail, tant qu'il pouvait en faire encore le moindre usage.

Karol remarqua la belle figure un peu dure de ce vieillard, et, ne songeant point que ce pût être le père de lu signora , il le salua et se disposa à passer outre. Mais Salvator s'était arrêté à contempler la pittoresque chaumière el le vieux pêcheur qui , avec sa barbe blanelir un peu jaunie par le soleil, ressemblait a une divinité limoneuse des rivages. Les souvenirs que, maintes fois, la Flonani lui avait retracés, lis larmes aux yeux , ei avec l'éloquence du repentir, repassèrent confusément dans Sun esprit; les traits austères du vieillard lui semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec ceux de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et alla essayer d'ouvrir la grille du paie, située a dix pas delà, non sans tourner plusieurs lois la tète vers le pécheur , qui le suivait des yeux avec un air d'attention et de méfiance.

Quand celui-ci vit que les deux jeunes seigneurs tentaient réellement de pénétrer dans la demeure de la Floriani, il se leva et leur cria, d'un ton peu accueillant, qu'on n'entrait point la, et que ce n'était pas une promenade publi |ue.

— Je le sais fort bien , mon brave , répondit Salvator; niais je suis un ami intime de la signora Floriani, et je viens pour la voir.

Le vieillard approcha et le regarda avec attention. Puis il reput: —Je ne vous connais pas. Vous n'êtes pas du paj s?

— Je mus de Milan, et je vous dis que j'ai l'honneur d'être lié avec la signora. Voyons, par eu faut-il entrer?

— Vous n'entrerez pas comme cela 1 Vous attend-on? Savez-vous si on voudra vous recevoir? Comment vous nommez-vous?

— Le comte Albani. Et vous, mon brave, voulez-vous médire votre nom'.' .Ne seriez-vous pas, par hasard, un certain honnête homme, qu'on appelle Renzo..., ou H ppo, . . ou ' .h.'. > o Menapace ?

— Renzo Menapace, tau, c'est moi , en vérité, (lit le vieillard en se découvrant, par suite de l'habitude qu'ont le.- gens du peuple de s'incliner, eu Italie, devant les titres. D'où me connaissez-vous , signor?Je ne vous ai jamais vu.

— Ni moi non plus ; mais votre Ûlle vous ressemble, et je sa\ais bien .-ne, véritable nom.

— L'n meilleur nom que celui qu'ils lui donnent maintenant ! .Vais enfin le pu en est pii-, et ils l'appellent ton-- d'un nom de guerre '. AU çà ! vous voulez donc la voir? \ eus venez expies?

— Mais, sans aucun doute, avec votre permission. re qu elle voudra bien nous recomman 1er a vous,

et que vous ne vous repentirez pas de nous avoir ouvert la porb . Je présume que vous eu avez la clef?

— Oui, j'en ai la clef, et pourtant, Seigneuries, je ne peux vous ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?...

— Oui, c'est le prince de lin wald, du Salvator, qui n i n m, ni pas l'ascendant des litres.

1 1 .ini\ Menapace salua plus profondément encore, quoique sa figure restât froide et triste. — Seigneur.-., dit-il, ayez la bonté de venir chez moiel d'j attendre que j'aie envoyé mon serviteur prévenir ma fille, car je ne peux pas vous promettre qu'elle soit disposée à vous voir.

— Allons, dit Salvator au prince, il faut non- résigner à attendre. 11 parait que la Floriani a maintenant la manie ne se cloîtrer; mais, comme je ne doute pas que neus ne soyons bien reçus, allons un peu voir sa chaumière natale. Ce doit être assez curieux.

— Il est fort curieux, en effet, qu'elle habile un palais, aujourd'hui, et qu'elle laisse son père sous le chaume, répondit Karol.

— Plaît-il, seigneur prince? dit le vieillard , qui se retourna, d'un air mécontent, à la grande surprise des deux jeunes gens; car ils avaient 1 habitude de parler allemand ensemble, et Karol s'était exprime dans cette langue.

— Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu; j'ai toujours eu l'oreille fine, el ejesl pour cela que fêtais le. meilleur pécheur du lac, sans parler de la vue, qui était excellente, et qui n'est pas encore trop mauvaise.

— Vous entendez donc l'allemand? dit le prince.

— J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai passé des années dans votre pays. Je ne pourrais pas bien parler votre langue, mais"je l'entends encore un peu, el vous me permettrez de vous repondre dans la mienne. Si je n'habite pas le palais de ma fille, c'est (pie j'aime ma chaumière, et si elle n'habite pas ma chaumière avec moi, c'est que le local est trop petit, et que nous nous gênerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai l'habitude de demeurer seul, et c'est à mon corps Défendant que je souffre auprès de moi le serviteur qu'elle a voulu nie donner, sous prétexte qu'à mon âge, on peut avoir besoin d'un aide. Heureusement c'est un bon garçon ; je lai choisi moi-même, et je lui apprends l'état de pécheur. Allons, Biffi, quitte un moment ton souper, mon enfuit , et va due ù la signora que deux seigneurs étrangers demandent a la voir. — Nos noms encore une fois, s'il vous plaît, Seigneuiies?

— Le mien su (lira , répondit Albani , qui avait suivi avec Karol le vieux Menapace jusqu'à l'entrée de >.i cabane. Il tira de son portefeuille une carte de visite qu'il remit au jeune gars , chargé du service du pêcheur. Biffi partit à toutes jambes, après que son maître lui eut remis une clef qu'il tenait cachée dans sa ceinture.

— Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace a ses hôtes en leur présentant des chaises rustiques qu'il avait garnie- ei tressées lui-môme avec les herbes aquatiques du rivage , il ne faut pas croire que je ne sois pas bien Irai! e par ma tille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amitié et des soins, je n'ai qu'à me louer d'elle. Seulement, vous comprenez? je ne peux pas changer de manière de vivre à mon âge, et tout l'argent quelle m'envoyait, lorsqu'elle était au théâtre, je l'ai employé un peu plus utilement qu'à me bien loger, à me bien habiller el a me bien nourrir. Ces choses-là ne sont, pas dans uns uoùts. J'ai acheté de la terre, paire que cela e.-l bon; cela reste, et cela lui reviendra quand je n'y serai plus. Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc pas a se repentir de tout ce qu'elle a fait peur moi. Sun devoir était oe me faire part de sa richesse; elle l'a toujours rempli; le mien est. de fane prospérer cil argenl-là, de le bien placei et de le lin restituer en mourant. J'ai toujours eie i esclave du devoir.

Cette façon étroite et intéressée du vieillard d'envisager ses rapports avec sa tille, lit sourire Salvator. .

— Je SUIS bien sur, dit-il, que votre tille ne compte pas de celte -m le avec m us , ei 'Hi'elle ne comprend rien

e sj stème d'économie.

— 11 n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien , la

lucrezia fi, oui \m.

pauvre loto, répondit Menapace avec un soupir; et si je l'écoulais, je mangerais tout, je mènerais une vie de prince, comme elle, avec elle, et avec tous ceux à qui elle J3tt9 l'argent à pleines mains. Que voulez-aous? nous ne pouvons pas nous entendre là-dessus. Elle est lionne, elle m'aime, elle vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte tout ce qu'elle peut imaginer pour me faire plaisir. Si je tousse ou si j'ai mal à la tèie , elle passe les nuits auprès de moi. Mais tout cela n'empêche pas qu'elle n'ait un grand défaut et qu elle ne soit pas bonne mère, comme je le voudrais !

— Comment ! elle n'est pas bonne mère? s'écria Salvator, qui avait bien de la peine à garder son sérieux devant la morale parcimonieuse du paysan. Je l'ai vue au sein de sa famille , et je pense que vous vous trompez, signor Menapace 1

— Oh ! si vous trouvez qu'une bonne more de famille doive caresser, soigner, amuser, gâter ses enfants, et pas davantage, soit; mais je ne suis pas content de voir qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille les petites filles comme des princesses , avec des robes de soie, qu'on permette au garçon d'avoir déjà des chiens, des chevaux , une barque , un fusil , comme à un homme ! Ce sont de bons enfants, j'en conviens, et très-jolis ; mais ce n'est pas une raison pour leur doner tout ce qu'ils veulent, comme si cela ne coûtait rien! Je vois bien qu'on va manger au moins trente mille francs par an clans la maison, tant en plaisirs et en mailres aux enfants qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux , en folies de tout genre. Et les aumônes donc ! C'est scandaleux I Tous les'estropiés, tous les vagabonds du pays ont appris le chemin de la maison , qu'ils ne connaissaient guère, certes, du temps du vieux Ranieri, l'ancien propriétaire ! Voilà un homme qui entendait bien ses intérêts , et qui faisait des économies dans sa terre, tandis que ma file s'y ruinera si elle ne m'écoute !

L'avarice du vieillard causait un profond dégoût au prince; mais Salvator s'en amusait plus qu'il n'en était indigné. Il connaissait bien la nature du paysan, celte àpreté à conserver, cette dureté envers soi-même, celte soif d'acquérir des fonds sans jamais jouir des revenus, celte crainte de l'avenir qui s'étend pour les vieillards laborieux et puvres au delà dn tombeau. Il ne put cependant se défendre d'un peu de mécontentement en entendant Menapace invoquer le souvenir du vieux Ranieri, qui avait joué un si vilain rôle dans l'histoire de la Floriam.

— Ce Ranieri , si je me souviens bien de ce que m'a raconté Lucrezia, dit-il, était un ignoble ladre. Il avait maudit , et voulait déshériter son fils, parce que celui-ci voulait épouser votre tille !

— Il nous a causé du chagrin, c'est vrai, reprit le vieillard sans s'émouvoir; mais à qui la faute? A ce jeune fou, qui voulait épouser une pauvre paysanne. Dans ce temps-là , la Lucrezia n'avait rien ; elle avait appris de sa marraine , madame Ranieri , bien des choses inutiles, la musique, les langues, la déclamation....

— Choses qui lui ont assez bien servi depuis,

pourtant ! dit Salvator en l'interrompant.

— Choses qui l'ont perdue ! reprit l'inflexible vieillard. Il eût mieux valu que la vieille Ranieri, qui ne pouvait rien lui donner pour l'établir, ne l'eût pas prise en si grande amitié, et qu'elle l'eût laissée paysanne, raccommodeuse de filets, fille de pèclfcur , comme elle l'était, et femme de pêcheur, comme elle pouvait le devenir. Car j'en savais un bon , qui avait une bonne maison, deux grandes barques, un joli pré, des vaches.. Oui ! oui 1 un excellent parti, Pietro Mangiafoco, qui l'aurait épousée si elle avait voulu entendre raison. Au lieu qu'en l'instruisant et en la rendant si belle et si savante , sa marraine a été cause de tout le mal qui s'en est suivi. Memmo Ranieri, son fils, est devenu fou de Lucrezia, et, ne pouvant l'épouser, il l'a enlevée. C'est comme cela que ma iille a été séparée de moi, et c'est pour cela que , pendant douze ans , je n'ai pas voulu entendre parler d'elle.

— Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui en-

voyait ! dit Salvator à Karol , oubliant que le pécheur entend ! i allemand.

Mais cette réflexion ne blessa nullement le vieillard.

— Sans doute, je le recevais, je le plaçais et je le faisais valoir , reprit-il. Je savais qu'elle menait grand train et qu'elle serait peut-être fort aise, un jour, de trouver de quoi vivre , après avoir mangé tout ce qu'elle gagnait. Car, que n'a-t-elle pas gagné? Des millions , à ce qu'on dit ! Et que n'a-t-elle pas donné, gaspillé? Ah! c'est une. malédiction d'avoir un pareil caractère !

— Oui, oui, c'est un monstre! s'écria Salvator en riant : mais, en attendant, il me semble que le vieux Ranieri a été bien mal avisé de ne pas vouloir la marier avec son fils; il l'aurait fait s'il eût pu deviner que cette petite paysanne gagnerait des millions avec son talent !

— Oui ! il l'eût fait, dit Menapace avec le plus grand calme , mais il ne pouvait le deviner; et, en se refusant à un mariage si disproportionné, il était dans son droit : il avait raison, tout autre eût fait comme lui, et moimême à sa place !

— De sorte que vous ne le blâmez pas , et que peutêtre vous êtes resté en fort bons termes avec lui, tandis que son fils séduisait votre fille, faute de pouvoir arracher le consentement du vieux ladre?

— Le vieux ladre, Vavarone, comme on l'appelait, était dur, j'en conviens; mais enlin il était jusle, et ce n'était pas un mauvais voisin. Il ne m'a jamais fait de bien ni de mal. En voyant que je ne pardonnais point à ma fille, il m'avait pardonné d'être son pore. Et, quant à son fils, il lui a pardonné aussi, quand il a abandonné Lucrezia pour faire un bon mariage.

— Et vous, lui avez-vous pardonné, à ce fils, digne de son père?

— Je ne devais pas lui pardonner, quoique, après tout, il fût dans son droit; il n'avait rien promis par écrit à ma Iille ; c'est elle qui eut tort de se lier à son amour, et quand il l'a quittée, ils avaient des dettes; elle avait fait de mauvaises affaires dans son entreprise de théâtre, au commencement... D'ailleurs, il est. mort, et Dieu est son juge ! Mais, pardon ! Excellences, j'ai laissé mes filets au bord de l'eau, et s'il venait de l'orage, cette nuit, ils pourraient bien s'en aller. Il faut que je les retire. Ce sont encore de bons filets , et qui prennent du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le paie, da ! je ne donne rien pour rien ! et je lui dis... « Mange, mange... fais manger les enfants; heureusement pour eux, ils retrouveront ce poisson-là dans ma bourse ! »

— Quelle ignoble nature 1 dit Karol quand Menapace se fut éloigné.

— C'est la nature humaine dans sa nudité, répondit Salvator. C'est le vrai type de l'homme de peine. Prévoyance sans lumière, probité sans délicatesse, bon sens dépourvu d'idéal, cupidité honnête, mais laide et triste.

— C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a là une immoralité odieuse, et je ne comprends pas que la signora Floriani puisse vivre avec ce spectacle sous les yeux.

— Je présume que lorsqu'elle est venue le chercher, elle ne s'attendait pas à y trouver tant de vile prose. La noble femme, dans son souvenir poétique du vieux père et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute à la vie champêtre , au retour de l'innocence patriarcale , à une touchante réconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite, et qu'elle ne nommait qu'en pleurant. Mais il y a peut-être plus de vertu encore à rester ici qu'à y être venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolère et elle aime quand même.

— Comprendre et tolérer, cela n'est pas d'une âme délicate ; à sa place, je comblerais bien ce vieil avare de bienfaits, mais je ne saurais vivre à ses côtés sans une mortelle soutfrance ; l'idée seule d'un tel malheur me révolte et me navre.

— Et où vois-tu donc tant de perversité? Cet homme

LUCHEZIA FLOR] \M.

ne comprend pas le luxe, et la libéralité qui vient avec l'aisance dans les lionnes âmes. Il est trop vieux pour sentir que posséder el donner voni ensemble. Il amasse ce < 1 11*1 1 reçoit de s,i fille pour le conserver à ses petitsenfants.

— Kilo a donc îles enfants?

— Kilo en av;iit deux, peut-être en a-t-elle davantage maintenant.

— El son mari?... dit Kami avec hésitation, on est-il?

— Elle n'a jamais été mariée que je sache, répondil tranquillement Salvator.

Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce qu'il pensait, ne sut que dire pour l'en distraire. Celles, il n'y avait pas de bonnes excuses à donner pour ce l'ait.

— Ce qui explique une conduite abandonnée aux hasards de la vie, reprit Karol au bout d'un instant, c'est l'absence de notions honnêtes dans la première jeunesse. Pouvait-elle en recevoir d'un père qui n'a pas môme le sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les désordres de sa fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et qu'elle dépensait?

— Tels sont les hommes vus de près, telle est la vie dépouillée de prestige! répondit philosophiquement Salvator. Quand la bonne Floriani me parlait de sa première taule, elle s'accusait seule, et ne se souvenait pas des travers, probablement insupportables, de son père, qui eussent pu cependant lui ser\ ir d'excuse. Quand elle parlail île lui, elle vantait, en la déplorant, l'obstination de son courroux. Elle l'attribuait à une vertu antique, a des préjugés respectables. Elle disait, je m'en souviens, que lorsqu'elle sérail dégagée de tous les liens du siècle et i e loutcs les chaînes de l'amour, elle irait se jeter à ses pieds et se purifier auprès de lui. Eh bien! la pauvre pécheresse! elle aura trouvé un sauveur bien indigne d'un .-i beau repentir, et cette déception n'a pas dû être une des moindres île sa vie. Les grands cœurs voient toujours en beau. Us sont condamnés à se tromper sans cesse.

— Les grands cœurs peuvent-ils résister à beaucoup d'expériences fâcheuses? dit Karol.

— Le plus ou moins de dommage qu'ils y reçoivent pnmve leur plus ou moins de grandeur.

— La nature humaine est faible. Je crois donc que les âmes véritablement attachées aux principes ne devraient pas chercher le péril. Es-tu bien décidé, Salvator, à passer quelques jours ici?

— Je n'ai point parlé de cela; nous n'y resterons qu'une heure, si tu veux.

En cédant toujours, Salvator gouvernait Karol, du moins quant aux choses extérieures, car le prince était généreux et immolait ses répugnances par un principe de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimité la plus étroite.

— Je veux ne te contrarier en rien, répondit-il, et l'imposer une privation, te causer un regret me serait insupportable ; mais promets-moi du moins, Salvator, de faire un effort sur toi-même pour ne pas devenir amoureux de cette femme?

— Je te le promets, répondit Âlbani en riant; mai.-, autant en emportera le vent, si ma destinée est de devenir son amant après avoir été son ami.

— Tu invoques la destinée, reprit Karol, lorsqu'elle est entre tes mains! Ici ta conscience et ta volonté doivent seules te préserver.

— Tu parles des couleurs comme un aveugle , Karol. L'amour rompt tous les obstacles qu'on lui présente, comme la mer rompt ses digues. Je puis le jurer de ne pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis être certain de n'y pas laisser mon cœur et ma pensée.

— Voilà donc pourquoi je me sens si faible et si abattu, ce soir! dit le prince. Oui, ami, j'en reviens toujours à celle terreur superstitieuse qui s'est emparée de moi lorsque j'ai jeté les yeux sur ce lac, mèmeue loin ! Quand nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous transporter ici, il m'a semblé que nous allions nous noyer, el lu sais pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre les dangers physiques, que je n'ai pas de répugnance pour l'eau et que j'ai vogué tranquillement hier avec loi

pendant tout, le jour, el même par un bel orage, sur le lac de Came, Eh bien ! je me suis aventuré sur la sui face tranquille de celui-ci avec la timidité d'une femme nerveuse. Je ne suis que rarement sujel à ces sortes de superstilions, je ne m'y abandonne pas, et la preuve quo je sais y résister, c'est que je ne t'en ai rien dit; mais la même inquiétude vague d'un danger inconnu, d'un malheur in, lent pour loi ou pour moi me poursuit jusqu'à

cette heure. J'ai cru voir passer dans ces Ilots des fantômes bien connus, qui me faisaient signe de rétrograder. Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le sillage de la barque, tantôt la forme de manière, tantôt les traits de Lucie. Les spectres (le toutes mes affections perdues se plaçaient obstinément entre nous et ce rivage. Je ne me sens pas malade, je me méfie de mon imagination... et, pourtant, je ne suis pas tranquille; cela n'est pas naturel.

Salvator allait essayer de prouver que cette inquiétude était un phénomène tout nerveux, résultant de l'agitation du voyage, lorsqu'une voix forte et vibrante fit entendre ces mots derrière la chaumière : « Où est-il, où est-il, Biffi?»

Salvator fit un cri de joie, s'élança sur la terrasse, et Karol le vit recevoir dans ses bras une femme qui lui rendait avec effusion une embrassade toute fraternelle.

Ils se parlèrent en s'interrogeait t et en se répondant avec vivacité dans co dialecte lombard que Karol n'entendait pas aussi rapidement que l'italien véritable. Le résultat de cet échange de paroles serrées et contractées fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prêtait pas de bien bonne grâce, elle la lui pressa cordialement, en lui disant qu'il était le bienvenu , et qu'elle se ferait un grand plaisir de le recevoir.

— Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle en riant, de l'avoir laissé faire antichambre dans le manoir de mes ancêtres; mais je suis exposée ici (à la curiosité des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque grand projet de travail en tête, je suis forcée de «l'enfermer comme une nonne.

— Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le voile et prononcé des vœux depuis quelque temps, dit Salvator en baisant à plusieurs reprises la main qu'elle lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que j'ai osé venir vous relancer dans votre ermitage.

— Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de mes beaux projets. C'est parce que je ne veux pas recevoir de mauvais conseils que je me cache, et que j'ai fui tous mes amis. Mais puisque la fortune t'amène auprès de moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer. Viens, et amène ton ami. J'aurai au moins le plaisir de vous offrir un gite plus confortable que la locanda d'Iseo. — Est-ce (pie tu no reconnais pas mon lils, que tu ne l'embrasses pas?

— Eh non ! je n'osais pas le reconnaître, dit Salvator en se retournant vers un bel enfant de douze ans qui gambadait autour de lui avec un chien de chasse. Connue da grandi, comme il est beau! Et il pressa dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et l'autre? ajouta Salvator, la petite lille?

— Vous la verrez tout à l'heure, ainsi quo sa petite sœur et mon dernier garçon.

— Quatre enfants! s'écria Salvator.

— Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgré ce qu'on peut en cire. Vous avez fait connaissance avec mon père pendant qu'on venait m'appeler? Vous \oyez, c'est lui qui est mon gardien de ce côté. Personne n'entre sans sa permission. Bonsoir, père, pour la seconde fois. Venez-vous déjeuner demain avec nous?

— Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard. Vous serez assez de inonde sans moi.

La Floriani insista, mais son pere ne s'engagea à rien, et il la lira à l'écart pour lui demander s'il lui fallait du poisson. Comme elle savait que c'était sa monomanie de lui vendre le produit de sa pèche, et même de le lui vendre cher, elle lui lit une belle commande et le laissa enchante. Salvator les observait à la dérobée; il vil que

I UCREZIA FLORIANI.

la Floriani prenait très-philosophiquement son parti et même gaiement, de ces travers prosaïques.

La nuit était venue, et Karol, ni môme son ami (à qui les traits de la Floriani étaient cependant assez connus) ,

ne | vaienl bien distinguer son visage. Elle ne parutau

prince ni majestueuse dans sa taille, ni élégante dans ses manières, comme on eût pu l'attendre d'une femme qui avait représenté si bien les grandes dames et les reines de théâtre. Elle était plutôt petite et un peu grasse. Sa voix avait beaucoup de sonorité, n.ais c'était une voix trop vibrante pour les oreilles du prince. Si une femme eût parlé ainsi dans un salon, tous les yeux se fussent portés sur elle, et c'eut été de fort mauvais g ût.

Ils traversèrent le parc et le jardin avec Billi, qui portait la valise, et ils pénétrèrent dans une grande salle d'un style simple et noble, soutenue par des colonnes doriques et revêtue de stuc blanc. Il y avait beaucoup de lumières et de fleurs aux quatre angles, d'où s'élançaient de brillants filets d'eau, amenés à peu de frais du lac voisin.

— Vous êtes étonnés peut-être de tant de clarté mulif\ dit la Floriani en voyant l'agréable surprise que ce beau salon causait à Salvator: mais c'est la seule fantaisie que j'aie gardée du théâtre. Même dans la solitude , j'aime un local vaste et brillant de lumières. J'aime aussi la clarté des étoiles; mais un appartement sombre m'attriste.

La Floriani, à qui cette maison rappelait des souvenirs à la fois doux et cruels , y avait fait beaucoup de changements et d'embellissements. Elle n'y avait laissé intaris que la chambre habitée jadis par sa marra. ne , madame ri, et un parterre réservé, oùcetteexcellente femme cultivait des fleurs et lui avait, enseigne à les aimer. La Ranieri avait tendrement aimé Lucrezia ; elle avait fait son possible pour obtenir que le vieux procureur avare, dont elle avait le malheur u'ètre la femme et l'esclave, unit son lils à la jeune paysanne instruite. Mais elle avait échoué; toute celte famille avait disparu. La Floriani chérissait la mémoire des uns , pardonnait à celle des autres, et, après beaucoup d'émotion, elle s'était habituée à vivre là, sans trop se rapi eler le passé. C'est parce qu'elle axait lait plusieurs améliorations de nécessité et de goût à cette résidence, d'ailleurs fort simple, que le vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins d'élégance, d'harmonie etde propreté , l'accusait de s'y ruiner.

I spect de ce salon plutaussi a Karol. Cette sorlede luxe italien qui s'attache à la satisfaction des yeux, à la beauté des lunes el a l'élégance monumentale plus qu'à la profusion, à la commodité et à la richesse des meubles, était précisément c.ans ses goûts et répondaità 1 idée qu'il se taisait d'une existence'a la lois hère et simple* Suivant son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'àme d'autrui, et de regarder le cadre plutôt que d'étuuier l'image, it chercha, dans les habitudes extérieures de la Floriani; de quoi se consoler de ce qu'il jugeait devoir être scr.daleux et coupable dans ses mœurs mtm.es. .Mais tannis qu'il admirait les murailles claires et brillantes, les fontaines limpides et les Heurs exotiques^ S

avait une bien autre préoccupation. Il regardait la Floriani avec inquiétude et avec avidité. 11 craignait de ne plus la trouver belle, et peut-être aussi, en songeant au serment qu'il avait lait de partir le lendemain , le desirait-il un peu.

Dès qu'il la vit suffisamment éclairée, il s'aperçut, en effet, d une notable altération dans sa fraîcheur et dans sa beauté. Elle avait pris quelque embonpoint ; le colons délicat de ses joues avait fait place a une pâleur unie; se? yeux avaient perdu une partie ue leur éclat, ses traits changé d expression , en un mot, elle était moins vivante, moins aminée, quoiqu'elle parût plus active et mieux portante qur jamais. Lile n'aimait plus : c'était une amie femme, et il fallait quelques instants pour icfaire connaissance avec elle.

La Floriani avait alors trente ans : il y en avait quatre

ou cinq que Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laissée au

des émotions du travail, de la pas-ion et de la gloire.

II la retrouvait mère de famille, campagnarde, génie relia té, étoile pâlie.

Elle s'aperçut vite de l'impression que ce changement faisait sur lui ; car il? s'étaient pris par la main et se reienl attentivement, elle, avec un sourire calme et radieux, lui, avec un souriie inquiet et mélancolique.

— Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de résolution sans arrière-pensée, nous sommes changés tous les deux, n'est-ce pas"? et nous avons quelque chose à corriger dans nos souvenirs"? Ce changement est tout à ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagné. Tu étais un aimable et intéressant jeune homme : te voilà jeune homme encore, mais homme fait ; plus brun, plus fort, avec une belle barbe noire, des yeux superbes, une chevelure de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu es dans le plus beau moment d'épanouissement de ta vie, et tu en jouis grandement, cela se voit dans ton regard plus assuré et plus brillant qu'il ne l'était autrefois. Tu t'étonnes d'être plus beau que moi aujourd'hui; tu te rappelles le temps où tu croyais que c'était le contraire. Il y a deux raisons à cela : c'est que tu es moins enthousiaste, et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que tu n'as pas li ni de gravir. Tu levais la tète pour me regarder, et, à présent, tu te courbes pour me chercher au-dessous de loi, sur le revers de la vie. Ne me plains pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse dans mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil.

La Floriani avait dans la voix un charme particulier. C'était, à la vérité, une voix trop forte pour une femme du monde, mais parfaitement fraîche encore, et on ne sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la parole en public. 11 y avait surtout, dans son accent, une franchise qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur ta sincérité du sentiment qu'elle exprimait , et dans sa diction , qui avait toujours été aussi naturelle sur la scène que dans l'intimité, rien ne rappelait la déclamation et l'emphase des planches. Pourtant, cela était accentué et empreint d'une forte vitalité. A la justesse des intonations, Karol sentit qu'elle avait dû être une actrice parfaite et d'un sympathique irrésistible. Ce fut dans ce sens qu'il exerça son apprubalion , bien décide qu'il était à ne voir d'intéressant en elle que l'artiste.

Salvator la savait trop sincère par nature pour affecter le détachement d'elle-même. Il pensa seulement qu'elle se faisait illusion, et il chercha ce qu'il pourrait lui dire pour atténuer l'effet un peu cruel de son premier regard. .Mais, dans ce? cas-là, on ne peut rien trouver d'assez délicat pour consoler une femme de sa défaite, et il ne sut rien faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant qu'elle aurait encore des amants à cent ans, s'il lui plaisait d'en avoir.

-— Non, dit-elle en riant ; je ne recommencerai pas Ninon de Lenclos. Pour ne pas vieillir, il faut être oisive et froide. L'amour et le travail ne permettent pas de se conserver ainsi. J'espère garder mes amis, voilà tout. C'est bien assez.

En ce moment , deux petites filles charmantes s'élancèrent dans le salon, en criant que le souper était servi. Les deux voyageurs, ayant pris le leur à lseo, exigèrent que la Floriani se mit a table avec ses enfants. Salvator prit dans ses bras la petite li lie qu'il connaissait et celle qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle à manger. Karol, qui craignait d'être gênant, resta dans le salon, Mais ces deux pièces étaient contiguès ; la porte resta uuveite, et les murs de stuc étaient sonores. Quoiqu'il désirai rester plongé dans son monde intérieur, et ne prendre aucune part à ce qui se passerait autour de lui dans cette maison, il voj ait et entendait tout, et même il écoutait, quoiqu'il en eut une sorte de dépit contre lui-même.

— Ah çà ! disait Salvator en s'assejant à table à côté des enfants (et Karol remarqua que, lorsqu'il n'était pas dans sa présence immédiate, il ne se gênait plus pour tutoyer la Floriani), permets-moi de servir tes enfants et toi ; \ oilà déjà que je les adore, ces marmots, comme autrefois , et même celle charmante pelite lee blonde qui

LUCREZIA FLORIANI

lo

n'était i as née de mon temps. H n'y a qoe loi, Lucrezia, pour faire tout mieux que tout le monde, même les enfants!

— Tu pourrais bien dire surtout les enfants! répondit- e; Dii u m'a 1' nie o is ce rapport : ils sont aussi

i aimables et faciles à élevi r qu'ils sont frais el

bien portants. Ui ! tiens, en voici encore un qui vient

nous dire bonsoir. Encore une connaissance à faire, Sal-

vator!

Kan 1 <|ui, après avoir essayé de parcourir une gazette,

mis à m ireher dans le salon, jeta involontairement les ycu\ vers la salle à manger, el v vil entrer une belle villageoise qui portail dans ses bras un enfant endormi.

— Voilà une superbe nourrice! s'écria Salvator ingénument.

— Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutôt une i Corrége portant il divino bambino. Mes enfants n'ont p - eu d'autre nourrice que moi, et les deux premiers ont souvent pressé mon sein dans la coulisse, entre deux scènes. Je me souviens qu'une fois le public me rappelait avec tant de despotisme après la première pièce, que j'ai été forcée de venir, le saluer avec mon enfant sous m n châle. Les deux derniers onl été élevés plus paisiblement. Ce petit-là est sevré depuis longtemps. Vois I c'est un enfant de deux ans.

— Ma li i. le dernier que je vois me semble toujours le plus beau, dit Salvator en ; ivnant le bambino des mains de la servante. C'est un vrai chérubin ! j'ai bien envie de l'embrasser, mais j'ai peur de le réveiller

— Ne crains non : les enfants qui se portent bien cl qui jouent toute la journée au grand air unt le sommeil dur. 11 ne faut pas les priver d'une bonne caresse; quand cela ne leur fait p is plaisii . cela leur [ orle bonheur.

— Ah' oui, c'est ta superstition, à toi! (lit Salvator. Je m'en souviens ! Elle est tendre, et' je l'aime, cette i ivlà. Tu l'étends jusqu'aux morts , et je me rappelle ce pauvre machiniste que la chute d'un décor avait tué pendant une de tes représentations...

— Ah ! oui, le pauvre homme I Tu étais là... C'est du tenir. s de ma direction.

— Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter dans la loge, où il rendit le «ici mer soupir. Quelle scène !

— Oui, ceites, plus terrible que celle que je venais de jouer devant le public. Mon costume l'ut couvert du sadg de ci' malheureux !

— Quelle vie que la tienne ! Tu n'eus pas le temps de changer, la pièce marchait, tu reparus sur le théâtre, et on crut que ce sans faisait pai tie du drame.

— C'était un pauvre père de famille. Sa femme était là, et de la scène je l'entendais crier et gémir dans ma loge. 11 faut être de fer pour résister à la vie de comédienne.

— Tu es de fer, en apparence, mais jo ne connais p S d'entrailles plus humaines et plus compatissantes que les tiennes. Je me souviens qu'après la représentation , lorsqu'on emporta Ce cadavre, lu t'approchas de lui et tu

mas un baiser au front, disant que cela aiderait son âme à entrer dans le repos. Les autre? actrices, entraînées par ton exem| le, en firent autant, et moi-même,

pour te plaire, j'eus ce courage, bien que les honuiu s en aient moins en pareil cas que les femmes. Lu bien ! cela était bizarre et icss mhlaità une folie; mais les choses de coeur vont au cœur. Sa femme, à qui tu assurais une pension, fut encore plus sensible a ce b; iser de i ii, belle reine, donné au cadayre sanglant d'un affreux ouvrier... (cai il était affreux!) qu'à tous tes bienfaits; elle embrassa tes genoux, elle sentit que tu vi nais d'illustrer son mari , et qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un baiser de toi SUi le front.

Les yeux du lils aine de la Floriani brillèrent comme des escarboucles pendant ce récit

fils, il ne faut p is In p se rappeler ces émotions-là ; elles étaient bien foi les pour ton âge ; mais il ne faut pas non plus les oublier. Dieu m o- défend d'éviter le malheur ei

la souffrance des autres; il faut toujours être tout prêt

1 v courir, el ne jamais croire qu'il n'y ait non a faire.

lu V"]?, quand ce ne serait que bénir les ris et consoler un peu ceux qui pleurent ! C'est ta manière de voir, n'es t-ce pas, ( élio?

— Oui! dil l'enfant avec i accent de franchise et de fermeté qu'il tenait de sa mère ; et il l'embrassa si fort et do si grand cœur, qu'il laissa un instant, sur son cou rond ci puissant, la marque du ses vigoureuses petites mains.

La Floriani ne lit pas attention à la rudesse de étreinte, et ne lui en sut pas mauvais gré. Elle continua de souper avec grand appétit; mais toujours occup -os enfants, tout en parlant avec animation à Salvator, elle uillait à ce qu'il mesurai, avec sagesse les mets i i le vin a chacun, suivant son âge et son tempérament.

C'était une nature active dans le calme, distraite pour elle-même, ail intive el. vigilante pour les autres; ardente dans ses affections, mais sans puérile inquiétude, toujours occupée de faire réfléchir ses enfants sans entraver leur gaieté, selon la portée de leur âge et la disposition i naturel; jouant avec eux. et, en ce point, extrêmement enfant elle-même, gaie par instinct et par habitude, el surprenante par un sérieux de jugement et une fermi té d'opinions qui n'empêchaient pas une tolérance maternelle, étendue encore au delà du cercle de la famille. Elle avait un esprit net, profond et enjoué. Elle disait des choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans rire elle-même. Elle avait pour système d'entretenir la bonne humeur, et do prendre le coté plaisant des contrariétés, le côté acceptable des souffrances, le côté salutaire des malheurs. Sa manière d'être, sa vie entière, son être lui-même, étaient une é lucation incessante poulies enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle existait, elle pensait, elle respirait en quelque sorte pour le bien-être moral et physique d'autrui, et ne paraissait pas se seuvenir, au milieu de ce travail, facile en apparence, qu'il y eût pour elle des regrets ou des désirs quelconques.

Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et Salvator le savait bien.

Vers lu lin du souper, les petites filles se disposèrent à aller rejpin Ifé leur petit frère, déjà endormi, dans la chambre de leur mère. Le beau Célio qui, en rai- ni i e ses douze ans, avait le privilège de ne se coucher qu'a dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse qui dominait la vue du lac.

Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir au dessert les dernières caresses de ses enfants, en même temps que ces superbes marmots se disaient bonsoir el s'embrassaient les uns les autres avec un cérémonial pétulant, et ues accolades moitié tendresse, moitié combat. Avec son profil de camée antique, ses cheveux roulés sans art et sans coquetterie autour de sa tête puissant i, sa robe lâche et sans luxe, sous laquelle on avait peine à deviner une statue d'impératrice romaine, sa pâleur calme, marbrée par les baisers violents de ses marmots, ses yeux fatigues, mais sereins, ses beaux bras, dont les muscles ronds et fermes se dessinaient gracieusement lorsqu'elle y enfermait toute sa couvée, elle devint tout à coup plus belle et plus vivante que Salvator ne 1 avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis, qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec, agitation sur le fond de la muraille, il laissa déborder son cœur.

— Lucrezia! s'écria-t-il en couvrant de baisers ses bras fatigués par tant de jeux et d'i teintes maternelles, je ne sais pas où j'avais l'esprit, le cœur et les veux, quand je me suis in aginé que tu avais vieilli et enlaidi. Jamais tu n'as été plus jeune, plus fraîche , plus suave

i, oui, s'écria ce bel enfant, qui avait les traits plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu

puis ci la physionomie inti lligentede sa mère . j éti is là n'as qu un mot à dire, et peut-être que tu serais obligée

aussi, moi, il je n'ai non oui lie. Cela s'est passé comme n'eu dire I eaucoup pour m'en empêcher. Tiens, je t'ai

tu le dis, Signor,; et moi aussi, j'ai embrassé le pauvre toujours année d'amitié, d'amour, de respect, d'estime

Gianantonl d'admiration, de passion... et à présent...

— C'est bien, Célio, dit la Floriani en embrassant son — Et à présent, mon ami, tu te moques ou tu dérai-

LUCKEZIA FLORIAXI.

Voilà une superbe nourrice, s'écria Salvator. (Page 15)

sonnes, dit la Floriani avec la tranquille modestie que donne l'habitude de régner. Ne parlons pas légèrement de choses sérieuses, je t'en prie.

— Mais rien n'est plus sérieux que ce que je dis

Voyons ! dit-il en baissant un peu la voix par instinct plus que par véritable prudence, car le prince ne perdit pas un mot; dis-moi, à cette heure, es-tu libre?

— Pas le moins du monde, et moins que jamais ! J'appartiens désormais tout entière à ma famille et à mes enfants. Ce sont là des chaînes plus sacrées que loutes les autres, et je ne les romprai plus.

— Bien ! bien 1 qui voudrait te les faire rompre? Mais l'amour, dis? Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renoncé?

— C'est très-vrai.

— Quoi! pas d'amant? Le père de Célio et de Stella?

— IÎ est mort. C'était Memmo Ranieri.

— Ah ! c'est vrai ; mais celui de la petite?. .

— De ma Béatrice? Il m'a quittée avant qu'elle (ùt née.

— Celui-là n'est donc pas le père du dernier?

— De Salvator? non.

— Ton dernier enfant s'appelle Salvator?

— En mémoire de toi, et par reconnaissance de ce que tu ne m'avais jamais fait la cour.

— Divine et méchante femme ! Mais enGn , où est le père de mon filleul ?

— Je l'ai quitté l'année dernière.

— Quitté ! Toi, quitter la première?

— Oui, en vérité ! j'étais lasse de l'amour. Je n'y avais trouvé que tourments et injustices. 11 fallait , ou mourir de chagrin sous le joug, ou vivre pour mes enfants en leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas les aimer tous également. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert, mais je ne m'en repens pas.

— Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec un de mes amis, un Français, un homme de quelque talent, un peintre...

— Saint-Gély? Nous nous sommes aimés huit jours.

— Votre aventure a fait du bruit.

— Peut-être! Il fut impertinent avec moi, je le priai de ne plus revenir dans ma maison.

— F.st-ce lui le père de Salvator?

— Non, le père de Salvator est Vandoni , un pauvre comédien, le meilleur, le plus honnête peut-être de tous

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