I. S'' «ïdil. i
lébraient leurs triomphes, ne les soupçonnant point de mensonges. J'avais sans doute le tort de souhaiter un amour sur parole, de vouloir trouver grande et forte, dans un cœur de femme frivole et légère, affamée de luxe, ivre de vanité, cette passion large, cet océan qui battait tempestueusement dans mon cœur.
Oh! se sentir né pour aimer, pour rendre une femme bien heureuse, et ne pas avoir trouvé même une courageuse et noble Marceline, ou quelque vieille marquise!... Porter des trésors dans une besace, et ne pouvoir rencontrer, même une enfant , quelque jeune fille curieuse, pour les lui faire admirer... J'ai souvent voulu me tuer de désespoir...
— Joliment tragique, ce soir!... s'écria Emile.
— Eh ! laisse-moi condamner ma vie !... répondit Raphaël, et plaider pour mon divorce avec elle! Si ton amitié ne te donne pas la force d'écouter mes él^ies, si tu ne peux me faire crédit d'une demi-heure d'ennui, dors!... Mais ne me demande plus compte de mon suicide qui gronde, qui se dresse, qui m'appelle et que je salue. Pour juger un homme, au moins faut-il être dans le se-
cret de sa pensée, de ses malheurs, de ses émotions. Ne vouloir connaître de l'homme que les événemens matériels, c'est faire de la chronologie!... L'histoire des sots !
Le ton amer avec lequel ces paroles furent prononcées frappa si vivement Emile que, de ce moment, il prêta toute son attention à Raphaël, en le regardant d'un air presque hébété.
— Mais, reprit le narrateur, maintenant, la lueur qui colore ces accidens leur prête un nouvel aspect. Chaque ordre de choses que je considérais jadis comme un malheur a dû engendrer les facultés, les forces dont, plus tard, je me suis enorgueilli.
La curiosité philosophique, les travaux excessifs, l'amour de la lecture, qui, depuis l'âge de sept ans jusqu'à mon entrée dans le monde, ont constamment occupé ma vie, ne m'auraient-ils pas doué de la facile puissance avec laquelle, s'il faut vous en croire, je sais rendre mes idées et aller en avant dans le vaste champ des connaissances humaines? L'abandon auquel j'étais condamné , l'habitude de refouler mes sentimens et de vivre dans mon cœur, ne m'onl-ils pas investi du pou-
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voir de comparer, de méditer! Ma sensibilité ne s'étant pas dissipée au service de ces irritations mondaines, qui rapetissent la plus belle âme et la réduisent à l'état de guenille, ne s'est-elle pas concentrée pour devenir l'organe perfectionné d'une [volonté plus haute que celle de la passion?
Méconnu par les femmes, je me souviens de les avoir observées avec toute la sagacité de l'amour dédaigné. Maintenant, j'en suis certain, la sincérité de mon caractère a dû leur déplaire! Peut-être veulent-elles un peu d'hypocrisie?... Mais, moi, qui suis, tour-àtour, dans la même heure : enfant, homme, savant, futile , penseur, sans préjugés et plein de superstitions, souvent femme comme elles, n'ont-elles pas dû prendre ma naïveté pour dii cynisme , la pureté même de ma pensée pour du libertinage? La science leur était ennui; la langueur féminine, faiblesse. Puis, cette excessive mobilité d'imagination, le malheur des poètes, me faisait sans doute juger comme un être incapable d'amour, sans constance dans les idées, sans énergie... Idiot, quand je me taisais , je les effarouchais peut-être quand j'essayaisde leur plaire.
Ainsi, toutes les femmes m'ont condamné. J'ai accepté , dans les larmes et le chagrin , Farrét porté par le monde. Puis, cette peine a produit son fruit. Je voulus me venger de la société, je voulus posséder l'âme de toutes les femmes en me soumettant les intelligences, et voir tous les regards fixés sur moi quand mon nom serait prononcé par un valet à la porte d'un salon. Je m'instituai grand homme. Dès mon enfance, je m'étais frappé le front en me disant comme André de Chénier : « Il y a quelque chose là!... » Je croyais sentir en moi une pensée à exprimer, im système à établir, une science à expliquer.
O mon cher Emile! aujourd'hui que j'ai vingt-six ans à peine, que je suis sûr de mourir inconnu, sans avoir jamais été l'amant d'aucune femme, laisse-moi te conter toutes mes folies? N'avons-nous pas tous, plus ou moins, pris nos désirs pour des réalités?... Ah ! je ne voudrais pas , pour ami , d'un jeune homme qui ne se serait pas, dix fois dans ses rêves, tressé des couronnes, construit de piédestal ou destiné de ravissantes maîtresses...
Moi! j'ai souvent été général, empereur;
j'ai été Byron, puis... rien. Après avoir joué sur le faîte des choses humaines , je m'apercevais que j'avais encore toutes les montagnes , toutes les difficultés à gravir...
Cet immense amour-propre qui bouillonnait en moi , cette croyance sublime à une destinée, et qui devient du génie, peut-être , quand un homme ne se laisse pas déchiqueter l'âme par le contact des affaires comme un mouton qui abandonne sa laine aux épines des halliers où il passe ; tout cela me sauva.
Je voulus me couvrir de gloire et travailler dans le silence pour la maîtresse que j'espérais avoir un jour. Toutes les femmes se résumaient par une seule; et, cette femme, je croyais la rencontrer dans la première qui s'offrait à mes regards. Mais, voyant une reine dans chacune d'elles; toutes devaient, comme les reines qui sont obligées de faire des avances à leurs amans, venir un peu au devant de moi, souffreteux, pauvre et timide.
Ah ! pour celle qui m'eût plaint, j'avais dans le cœur tant de reconnaissance, outre l'amour, que je l'eusse adorée pendant toute sa vie.
Plus tard, mes observations m'ont appris de cruelles vérités. Ainsi, mon cher Emile, je
LA FEMME SANS CŒUR. ^2&l
risquais de vivre éternellement seul. Les femmes sont habituées, par je ne sais quelle pente de leur esprit, à ne voir dans un homme de talent, que ses défauts; et, dans un sot, que ses qualités; alors, elles éprouvent de grandes sympathies pour les qualités du sot , qui sont une flatterie perpétuelle de leurs propres déûmts; tandis que l'homme supérieur ne leur offre pas assez d'avantages pour compenser ses imperfections. Le talent est une fièvre intermittente , et nulle femme n'est bien jalouse d'en partager seulement les malaises. Toutes veulent trouver dans leurs amans des motifs de satisfaire leur vanilé ; ce sont elles encore qu'elles aiment en nous !... Or, un homme pauvre, fier,artiste, doué du pouvoir de créer, n'est-il pas armé d'une espèce d'égoïsme? Il existe autour de lui je ne sais quel tourbillon de pensées dans lequel il enveloppe même sa inaitresse qui doit en suivre le mouvement.
Une femme, adulée peut-elle croire à lamour d'un tel homme? Tra-t-elle le chercher? Cet amant n'a pas le loisir de venir faire, autour d'un divan , ces petites singeries de sensibilité auxquelles les femmes tiennent tant, et qui sont le triomphe des gens faux ou insen-
sibles... A peine trouve-t-il assez de temps pour ses travaux ; comment en dépenserait-il à se rapetisser, à se chamarrer? J'aurais donné ma vie, mais je ne l'aurais pas détaillée...
Enfin , il y a dans le manège d'un agent de change qui fait les commissions d'une femme pâle et minaudière, je ne sais quoi de mesquin dont l'artiste a horreur. Il faut plus que de l'amour à un homme pauvre et grand , il a besoin de dévouement. Or, les petites créatures qui vivent de cachemires, ou se font les portemanteaux de la mode, n'ont pas de dévouement ; elles en exigent , voyant plutôt le plaisir dans l'amour de commander que celui d'obéir. La véritable épouse en cœur, en cl)air et en os se laissa traîner là où va celui en qui résident sa vie, sa force , sa gloire, son bonheur. Aux hommes supérieurs, il faut des femmes dignes d'eux, qui les comprennent... Tous leurs malheurs viennent d'un désaccord entre eux et ce qui les entoure. Moi-, qui me croyais homme de génie, j'aimais précisément ces petites maîtresses.
Avec des idées si contraires aux idées reçues, avec la prétention d'escalader le ciel sans échelle, avec des trésors qui n'avaient pas
cours , armé de connaissances étendues dont ma mémoire était surchargée et que je n'avais pas encore classées, que je ne m'étais point assimilées pour ainsi dire; me trouvant sans parens sans amis, seul au milieu du plus affreux désert, un désert pavé, un désert animé, pensant, vivant, où tout vous est bien plus qu'ennemi... — indifférent! la résolution que je pris était naturelle, quoique folle. Elle comportait je ne sais quoi d'impossible qui me donna du courage.
Ce fut comme un pari fait avec moi-même : j'étais le joueur et l'enjeu. Voici mon plan.
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ZTIII.
Mes onze cents francs devaient suffire à ma vie pendant trois ans, et je m'accordais ces trois années pour mettre au jour un ouvrage qui pût attirer l'attention publique sur moi , me faire une fortune, un nom.
Je me réjouissais en pensant que j'allais vivre de pain et de lait , comme un solitaire de la Thébaïde; restant dans le monde des
livres et des idées, dans une sphère inaccessible, au milieu de ce Paris si tumultueux, sphère de travail et de silence, où je me bâtissais, comme les chrysalides, une tombe, pour renaître brillant et glorieux... J'allais risquer de mourir pour vivre...
En réduisant l'existence à ses vrais besoins, au strict nécessaire, je trouvai que trois cent soixante-cinq francs par an devaient suffire à mon luxe de pauvreté. En effet cette maigre somme a satisfait à ma vie, tant que j'ai voulu subir ma propre discipline claustrale...
— Cela est impossible ! s'écria Emile.
— J'ai vécu près de trois ans ainsi !... répondit Raphaël avec une sorte de fierté.
— Comptons!... reprit -il. Trois sous de pain , deux sous de lait , trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. J'ai observé, comme tu sais, de merveilleux effets produits par la diète sur l'imagination.
Puis , mon logement me coûtait trois sous par jour; je brûlais pour trois sous d'huile par nuit; je faisais moi-même ma chambre; je
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portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour ; je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l'année, n'a jamais donné plus de deux sous pour chacun ; enfin, j'avais des habits, du Hnge, des chaussures pour trois années; c'était assez, ne voulant m'habiller que pour aller à certains Cours publics et aux bibliothèques.
Toutes ces dépenses réunies font dix-huit sous; il m'en restait deux pour les choses imprévues. Mais, je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé le pont des Arts, ni d'avoir jamais acheté d'eau; j'allais en chercher le matin, à la fontaine de la place Saint-Michel, au coin de la rue des Grès. Oh! je portais ma pauvreté fièrement. Un homme qui pressent un bel avenir, marche dans sa vie de misère comme un innocent conduit au supplice, il n'a point» honte...
Je n'avais pas voulu prévoir la maladie; mais , comme Aquilina , j'envisageais l'hôpital sans terreur. Je n'ai pas douté un moment de ma bonne santé. Le pauvre ne se couche que pour mourir.
Je me coupai moi-même les cheveux jusqu'au moment où un ange d'amour et de bonté Mais je ne veux pas anticiper sur la situation à laquelle j'arrive...
Apprends seulement, mon cher ami , qu'à défaut de maîtresse, je vécus avec une grande pensée, un rêve, un mensonge auquel nous commençons tous par croire, plus ou moins. Aujourd'hui, je ris de moi, de ce moi peutêtre saint et sublime qui n'existe plus...
La société, le monde, nos usages, nos mœurs , vus de près , m'ont révélé le danger de ma croyance innocente et la superfluité de mes fervens travaux. Tout cela est inutile à l'ambitieux. Il faut peu de bagage quand on poursuit la Fortune; et, la faute des hommes supérieurs est de dépenser leurs jeunes années à se rendre dignes d'elle. Pendant qu'ils thésaurisent leurs forces et la science pour porter, un jour sans effort , le poids d'une puissance future qui les fuit ; les intrigans , riches de mots et dépourvus d'idées, vont et viennent, surprennent les sots, se logent dans la confiance des demi-niais> Ainsi, les uns étudient, les autres marchent; les uns sont modestes, les autres hardis; l'homme de génie