‹ Romans et contes philosophiquesChapitre 22 sur 28 · ZIZ · texte numérisé non relu

ZIZ

Quand ma résolution de vivre ainsi, fut prise , je cherchai mon logis dans les quartiers les plus déserts de Paris. Un soir , revenant de l'Estrapade , je passai par la rue des Cordiers pour retourner chez moi.

A l'angle de la rue de Cluny, j'aperçus une petite fille d'environ quatorze ans , qui jouait I. 3^ «dit. i6

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au volant avec une de ses camarades. Leurs rireset leurs espiègleries amusaient les voisins. Il faisait beau, la soirée était chaude , le mois de septembre durait encore. Devant chaque porte , il y avait des femmes assises et devisant comme dans une ville de province par un jour de fête. Je remarquai d'abord la jeune fille dont la physionomie était d'une admirable expression , et le corps , tout posé pour un peintre ; c'était une scène ravissante. Puis, cherchant la cause de cette bonhommie au milieu de Paris , je remarquai que la rue n'aboutissant à rien , ne devait pas être très - passante. Me rappelant le séjour de J.-J. Rousseau dans cette rue , j'aperçus l'hôtel Saint - Quentin ; et l'état de délabrement dans lequel il se trouvait , me faisant espérer d'y rencontrer le gîte peu coûteux que je désirais , je voulus le visiter.

En entrant dans une chambre basse,je vis les classiques flambeaux de cuivre garnis de leurs chandelles et méthodiquement rangés au dessus de chaque clef; mais je fus frappé de la propreté qui régnait dans cette salle , ordinairement assez mal tenue partout. Elle était peignée comme un tableau de genre , et les us-

tensiles , les meubles , le lit bleu avaient la coquetterie d'une nature de convention. La maîtresse de l'hôtel, femme de quarante ans environ , se leva, et vint à moi. Il y avait des malheurs écrits dans ses traits , et son regard était comme terni par des pleurs. Je lui soumis humblement le tarif de mon loyer. Sans en paraître étonnée, elle chercha une clef parmi toutes les autres.

Alors , elle me conduisit dans les mansardes de sa maison et m'y montra une chambre qui avait vue sur les toits , sur les cours obscures des hôtels garnis du voisinage , et par les fenêtres desquelles passaient de longues perches chargées de linge Rien n'était plus

horrible.

Cette mansarde aux murs jaunes et sales sentait la misère et appelait un savant. La toiture s'en abaissait irrégulièrement et les tuiles disjointes y laissaient voir le ciel.... Il y avait place pour un lit , une table , quelques chaises; et, sous l'angle obtus du toit, je pouvais loger mon piano. N'étant pas assez riche pour meubler celte cage digne des plombs de Venise , la pauvre femme n'avait jamais pu la louer. Or, ayant précisément

excepté , de la vente mobilière que je venais de faire, les objets qui m'étaient en quelque sorte personnels , je fus bientôt d'accord avec mon hôtesse, et le lendemain je m'installai chez elle.

Je vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans , travaillant nuit et jour sans relâche, avec tant de plaisir que l'étude me semblait être le plus beau thème, la plus heureuse solution d'une vie humaine

Le calme et le silence nécessaires au savant , ont je ne sais quoi de doux , d'ejnivrant comme l'amour. L'exercice de la pensée , la recherche des idées, les contemplations tranquilles de la science nous prodiguent d'ineffables délices, indescriptibles comme tout ce qui participe de l'intelligence dont les phénomènes sont invisibles à nos sens extérieurs; aussi, sommes-nous toujours forcés d'expliquer les mystères de l'esprit par des comparaisons avec la matière. Ainsi , le plaisir de nager dans un lac d'eau pure , au milieu des rochers, des bois, des fleurs, seul, caressé par une brise tiède , donnerait aux ignorans une bien faible image du bonheur que j'éprouvais quand mon âme était baignée dans les lueurs de je ne sais

LA rSMIHS SAM8 COBUR. (^4^

quelle lumière , quand j'écoutais les voix terribles et confuses de l'inspiration , quand les images ruisselaient d'une source inconnue dans mon cerveau palpitant. Oh ! voir un« idée pointant dans le vide des abstractions humaines comme le lever du soleil au matin , s'élevant comme lui, jetant des rayons; ou mieux encore, enfant, adulte, homme et bien exprimée , bien vivante... est une joie égale aux autres joies terrestres ou plutôt un divin plaisir. Puis , Fétude prête une sorte de magie à tout ce qui nous environne.

Le bureau chétif sur lequel j'écrivais et la basane brune dont il était couvert , mon piano , mon lit , mon fauteuil , les bizarreries de mon papier de tenture, mes meubles , toutes ces choses s'animèrent, et devinrent pour moi d'humbles amis ^ les complices silencieux de mon avenir... Que de fois, en les regardant, je leur ai communiqué mon âme !... Souvent, en laissant voyager mes yeux sur une moulure déjetée , je rencontrais des développemens nouveaux , une preuve frappante de mon système ou des mots que je croyais heureux pour rendre des pensées presque intraduisibles... A force de contempler les objets dont j'étais

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entouré je trouvais à chacune une physionomie, un caractère, et souvent ils me parlaient. Si, pardessus les toits, le soleil couchant me jetait à travers moti étroite fenêtre une lueur furtive, ils se coloraient , ils avaient des caprices, ils pâlissaient, brillaient, s'attristaient ou s'égayaient, me surprenant toujours par une multitude d'effets originaux.

Ces menus accidens de la vie solitaire échappent aux préoccupations du monde , mais ils sont la consolation des prisonniers. Or, j'étais captivé par une idée , emprisonné dans un système , mais soutenu par la perspective d'une vie glorieuse.

Aussi , à chaque difficulté vaincue , je baisais les mains douces et polies de la femme aux beaux yeux, élégante, riche, qui devait un jour caresser mes cheveux en me disant avec attendrissement :

— Tu as bien souffert , pauvre ange!...

J'avais entrepris deux grandes œuvres.

D'abord , ime comédie qui devait me donner , en peu de jours , une renommée , une fortune , et l'entrée de ce monde où je voulais reparaître en homme remarquable.

Vous avez tous vu dans mon chef-d'œuvre

LA FBMIOE SANS GŒUB. 247

lii première erreur d'un jeune homme qui sort du collège , une véritable niaiserie d'enfant Vos plaisanteries ont détruit de fé^

condes illusions , qui , depuis , ne se sont pkis réveillées.

Mais , toi seul , mon cher Emile , as calmé la plaie profonde que d'autres firent à mon cœur. Tu admiras ma Théorie de la volonté... ce long ouvrage, pour lequel j'avais appris les langues orientales , l'anatomie , et auquel j'avais consacré la plus grande partie de mon temps ; œuvre qui , si je ne me trompe, doit compléter les travaux de Lavater, de Gall , de Bichat , en ouvrant une nouvelle route à la science humaine...

Là s'arrête ma belle vie , cette vie secrète, ce sacrifice de tous les jours , ce travail de verà-soie inconnu au inonde et dont la seule ' récompense est peut - être, dans le travail même.

Depuis l'âge de raison jusqu'au jour où j'eus terminé ma théorie^ j'ai observé , appris, écrit, lu sans relâche, et ma vie fut comme un longpensi^m.

Amant efféminé de la paresse orientale , amoureux de mes rêves , sensuel , j'ai tou-

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jours travaillé , me refusant à toutes les jouissances de la vie. Gourmand , j'ai été sobre. Aimant et la marche et les voyages maritimes, désirant visiter plusieurs pays, trouvant encore du plaisir à faire, comme un enfant, ricocher des cailloux sur l'eau , je suis resté constamment assis, une plume à la main. Bavard, j'allais écouter en silence les professeurs aux Cours publics de la Bibliothèque et du Muséum. J'ai dormi sur mon grabat solitaire comme un religieux de l'ordre de Saint-Maur; et la femme était cependant ma seule chimère , une chimère que je caressais et qui me fuyait toujours.

Enfin , ma vie a été une cruelle antithèse , un perpétuel mensonge. Puis , jugez donc les hommes!...

Parfois tous mes goûts naturels se réveillaient comme un incendie long-temps couvé. Alors, par une sorte de mirage ou de calenture, je me voyais, moi, veuf, dénué de tout et dans une mansarde d'artiste , entouré de femmes ravissantes; je courais à travers les rues de Paris, couché sur les moelleux coussins d'un brillant équipage; j'étais rongé de vices, plongé dans la débauche , voulant tout,

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ayant tout. J'étais ivre, à jeun... C'était la tentation de saint Antoine. Heureusement le sommeil finissait par engloutir toutes ces visions dévorantes. Le lendemain , la Science m'appelait en souriant, et je lui étais fidèle.

J'imagine que les femmes dites vertueuses doivent être souvent la proie de ces tourbillons de folie, de désirs et de passions qui s'élèvent en nous, malgré nous. Ces rêves ne sont pas sans charmes. Ils ressemblent à ces causeries du soir, en hiver, quand nous partons , de notre foyer , pour la Chine. Mais qu'est-ce que devient la vertu, pendant ces délicieux voyages où la pensée franchit tous les obstacles ?...

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zz.

Pendant les dix premiers mois de ma réclusion , je menai la vie pauvre et solitaire que je l'ai dépeinte , allant chercher moi-même, dès le matin et sans être vu , mes provisions pour la journée; faisant ma chambre; étant tout ensemble, le maître , le serviteur , et diogénisant avec une incroyable fierté.

Mais après ce temps, pendant lequel l'hôtesse et sa fille espionnèrent mes mœurs et mes habitudes , examinèrent ma personne et comprirent ma misère peut-être , parce qu elles étaient elles-mêmes fort malheureuses , il s'établit quelques liens entre elles et moi.

La petite Pauline, cette charmante créature, dont les grâces naïves et secrètes m'avaient en quelque sorte amené là, me rendit quelques services qu'il me fut impossible de refuser. Toutes les infortunes sont sœurs , elles ont le même langage , la même générosité, la générosité de ceux qui, ne possédant rien, sont prodigues de sentiment, paient de leur temps et de leur personne.

Insensiblement Pauline s'impatronisa chez moi. Elle voulut me servir, et sa mère ne s'y opposa point. Je vis la mère elle-même raccommodant mon linge et rougissant d'être surprise à cette charitable occupation. Malgré moi, je devins leur protégé, j'acceptai leurs services.

Pour comprendre cette singulière amitié, il faut connaître l'emportement du travail, la tyrannie des idées et cette répugnance ins-

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tinaive dont rhomme qui vit de la pensée est saisi pour tous les détails de la vie mécanique.

Pouvais-je résister à la délicate attention avec laquelle Pauline m'apportait, à pas muets, mon repas frugal, quand elle s'apercevait que, depuis sept ou huit heures , je n'avais presque

rien pris?...

Avec tes grâces de la femme et de l'enfance, elle me souriait, me faisant de la main un signe pour me dire que je ne devais pas la voir. C'était Ariel se glissant comme un sylphe sous mon toit, et prévoyant mes besoins.

Un soir, Pauline me raconta son histoire avec une ravissante ingénuité. Son père était chef d'escadron dans les grenadiers à cheval de la garde impériale. Au passage de la Bérésina , il avait été fait prisonnier par les Russes. Plus tard, quand Napoléon proposa de l'échanger, les autorités russes le firent vainement chercher en Sibérie. Au dire des autres prisonniers , il s'était échappé avec le pro-^ jet d'aller aux Indes.

Depuis ce temps, madame Gandin, mon hôtesse, n'avait pu obtenir aucune nouvelle de son mari. Les désastres de iSr/jet i8iS

«tant arrivés, se trouvant seule, sans ressources et sans secours , elle avait pris le parti de tenir un hôtel garni , pour faire vivre sa fille. Elle espérait toujours revoir son mari.

Son plus cru^l chagrin était de laisser Pauline sans éducation , sa Pauline , filleule de la princesse Borghèse, et qui n'aurait pas dû mentir aux belles destinées promises par sa royale protectrice.

Quand madame Gaudin me confia cette amère douleur qui la tuait, et qu'elle me dit avec un accent déchirant :

— Je donnerais bien et le chiffon de papier qui a créé Gaudin baron de l'empire , et le droit que nous avons à la dotation de Wistchuau, pour savoir Pauline élevée à Saint- Denis. Ah! si l'empereur vivait...

Tout à coup, je tressaillis et j'eus l'idée , pour reconnaître tous les soins dont j'étais devenu l'objet^ de m'offrir à faire l'éducation de Pauline. La candeur avec laquelle on accepta ma proposition fut égale à la naïveté qui me la dictait.

J'eus ainsi des heures de récréation. Pauline avait les plus heureuses dispositions. Apprenant avec facilité, elle devint bientôt plus

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forte que moi sur le piano. Elle était toute grâce, toute gentillesse. Elle m'écoutait avec recueillement , arrêtant sur moi ses yeux noirs et veloutés qui semblaient sourire. Elle répétait ses leçons d'un accent doux et caressant , témoignant une joie enfantine quand j'étais content d'elle. Sa mère, chaque jour plus inquiète d'avoir à préserver de tout danger une jeune fille qui développait, en croissant, toutes les promesses faites par ses grâces d'enfance, îa vit avec plaisir, s'enfermer pendant toute la journée , pour lire et apprendre des leçons. Mon piano étant le seul dont elle pût se servir, elle profitait de mes absences'pour étudier.

î- Quand je rentrais, je la trouvais chez moi, dans la toilette la plus modeste; mais au moindre mouvement qu'elle faisait, sa taille élégante et souple, les attraits de sa personne se révélaient sous l'étoffe grossière dont elle était vêtue. Elle avait un pied mignon dans d'ignobles souliers. C'était l'héroïne du conte de Peau-d'Ane, une reine en esclavage.

Mais ses jolis trésors, sa richesse de jeune fille, tout ce luxe de beauté fut comme perdu pour moi. Je m'étais ordonné à moi-même de

LA rEMBIE SANS CŒUR. Sg5

voir en Pauline une sœur. J'aurais eu horreur de tromper la confiance de sa mère.

Ainsi, j'admirais cettecharmante fille comme un tableau, comme le portrait d'une maîtresse morte. C'était mon enfant, ma statue; et, Pygmalion nouveau, je voulais faire, d'une vierge vivante et colorée, sensible et parlante, — un marbre. J'étais très-sévère avec elle; mais plus je lui faisais éprouver les effets de mon despotisme magistral, plus elle devenait douce et soumise.

Si je fus encouragé dans ma retenue et dans ma continence par des sentimens nobles, les raisons de procureur ne me manquèrent pas. Je ne comprends point la probité des écus, sans la probité de la pensée. Tromper une femme ou faire faillite, a toujours été même chose pour moi. Aimer une jeune fille ou se laisser aimer par elle, constitue un vrai contrat, dont les conditions doivent être bien entendues. Nous sommes maîtres d'abandonner la femme qui se vend, mais non pas la jeune fille qui se donne, car elle ignore l'étendue de son sacrifice... Ainsi, j'aurais épousé Pauline, et c'eût été une folie. N'était-ce pas livrer une âmedouce et vierge à d'effroyables malheurs?.^

^^G l'A PEAU, DB GBA6RIN.

Mon indigence parlait d'une voix puissante, et venait toujours mettre sa main de fer entre cette chère créature et moi,..

Puis, j'avoue à ma honte que je ne conçois pas l'amour dans la misère. Peut-être est-ce, en moi, dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la Civilisation; mais une femme, fût-elle aussi ravissante que la belle Hélène, la Galathée d'Homère, n'a plus aucun pouvoir sur mes sens , si peu qu'elle soit crottée. Ah! vive l'amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des merveilles du luxe, qui le parent merveilleusement bien, parce que lui-même est un luxe peut-être. J'aime à froisser, sous mes désirs, de pimpantes toilettes, à briser des fleurs, à porter une main dévastatrice dans les élégans édifices d'une coiffure embaumée... Des yeux brûlans cachés par un voile de dentelle que les regards déchirent comme la flamme perce la fumée du canon, m'offrent de fantastiques attraits. A mon amour, il faut des échelles de soie, montées en silence, par une nuit d'hiver. Quel plaisir d'arriver couvert de neige, dans une chambre éclairée par des parfums, tapissée d'or, de soies peintes... Et la femme aussi secoue de

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ïa neige... Quel autre nom donner à ces voiles de voluptueuses mousselines à travers lesquelles elle se dessine vaguement comme un ange dans son nuage?... Et il me faut encore un craintif bonheur, une audacieuse sécurité... Enfin, je veux revoir cette femme mystérieuse; mais éclatante , mais au milieu du monde , mais vertueuse, environnée d'hommages, vêtue de dentelles, de diamans, donnant ses ordres à la Ville, et si haut placée et si imposante que nul n'ose lui adresser de voeux... Puis, elle me jette un regard à la dérobée, un regard qui dément tout cela , un regard qui me sacrifie le monde et les hommes!...

Certes, je me suis vingt fois trouvé ridicule d'aimer quelques aunes de blonde, du velours, de fines batistes, les tours de force d'un coiffeur, des bougies, un carrosse, un titre, d'héraldiques couronnes peintes par des vitriers ou fabriquées par un orfèvre, enfin tout ce qu'il y a de factice et de mo'ms femme dans la femme. Je me suis moqué de moi, je me suis raisonné. Tout a été vain. Une femme aristocratique avec son sourire fin, la distinction de ses manières, et son respect d'ellemême, m'enchante. Quand elle met une bar- I. 3* cdit. I y

rière entre elle et le inonde , elle flatte en moi toutes les vanités qui sont la moitié de l'amour. Enviée par tous, ma félicité me paraît avoir plus de saveur, plus de goût. En ne faisant rien de ce que font les autres femmes; en ne marchant pas, ne vivant pas comme elles; en s'enveloppaiit dans un manteau qu'elles ne peuvent avoir; en respirant des parfums à elle; ma maîtresse me semble être bien mieux à moi. Plus elle s'éloigne de la terre, même dans ce que l'amour a de terrestre, et plus elle s'embellit âmes yeux. En France, heureusement pour moi, nous sommes depuis vingt ans sans reine , car j'eusse aimé la

reine!..

Pour avoir les façons d'une princesse, une femme doit être riche. Or, en présence de mes romanesques fantaisies, ; qu'était Pauline?... Pouvait-elle me vendre des nuits qui coûtent la vie, un amour qui tue, et met en jeu toutes les facultés humaines... Nous ne nous tuons guère pour de pauvres filles qui se donnent...

Je n'ai jamais pu détruire ces sentimens ni ces rêveries de poète... J'étais né pour l'amour impossible, et le hasard a voulu que je fusse servi par delà mes souhaits.

LA rcniMi: saks cœur. S5j

Aussi, que de fois j'ai vêtu de satin les pieds mignons de Pauline; emprisonné sa taille, svelte comme un jeune peuplier, dans une robe de gaze; jeté sur son sein une légère échappe ; lui faisant fouler les tapis de son hôtel, et la conduisant à une voiture élégante... Je l'eusse adorée ainsi. Je lui donnais une fierté qu'elle n'avait pas; je la dépouillais de toutes ses vertus, de ses grâces naïves, de son délicieux naturel, de son sourire ingénu, pour la plonger dans le Styx de nos vices et lui rendre le cœur invulnérable, pour la farder de nos crimes, pour en faire la poupée fantasque de nos salons, une femme fluette qui se couche au matin pour renaître le soir, à l'aurore des bougies... Elle était tout sentiment, toute fraîcheur, je la voulais sèche et froide.

Dans les derniers jours de ma vie le souvenir m'a montré Pauline, comme il nous peint les scènes de notre enfance; et, plus d'une fois, je suis resté attendri, songeant à de délicieux momens : soit que je la revisse, assise près de ma table, occupée à coudre, paisible, silencieuse, recueillie et faiblement éclairée par le jour qui, descendant de ma lucarne, dessinait de légers reflets argentés sur sa belle

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chevelure noire; soit que j'entendisse son rire jeune, sa voix d'un timbre riche quand elle chantait les gracieux cantilènes qu'elle composait sans efforts. Souvent elle s'exaltait en faisant de la musique; et alors, sa figure ressemblait d'une manière frappante à la noble tête par laquelle Carlo Dolci a voulu représenter la Poésie ou l'Italie...

Ma cruelle mémoire me jetait cette jeune fille à travers les folies de mon existence comme un remords, comme une image de la vertu ! Mais laissons la pauvre enfant à sa destinée! Si malheureuse qu'elle puisse être, au moins l'aurai-je mise à l'abri d'un effroyable orage, en évitant de la traîner dans mon enfer.

zzz.

Jusqu'à l'hiver dernier , ma vie fut la vie tranquille et studieuse dont j'ai tâché de te donner une faible image. Dans les premiers jours du mois de décembre 1829, je rencontrai Rastignac.

Malgré le misérable état de mes vétemens^

^2 LA PEÂir SE CHAORIN.

il me donna le bras et s'enquit de ma fortune avec un intérêt vraiment fraternel...

Alors, je lui racontai brièvement et ma vie et mes espérances.

Il se mit à rire, me traita tout à la fois d'homme de génie et de sot. Sa voix gasconne , son expérience du monde , l'opulence qu'il devait à son savoir-faire, agirent sur moi d'une manière irrésistible.

Il me fit mourir à l'hôpital, méconnu comme un niais, conduisit mon propre convoi, me jeta dans le trou des pauvres. Il me parla de charlatanisme. Avec cette verve aimable qui le rend si séduisant, si entraînant, il me montra tous les hommes de génie comme des charlatans , et me déclara que j'avais un sens de moins, une cause de mort, si je restais, seul , rue des Cordiers. Selon lui , je devais aller dans le monde , égoïser adroitement , habituer les gens à prononcer mon nom et me dépouiller moi-même de l'humble monsieur qui messeyait à un grand homme de son vivant.

— Les imbéciles, s'écria-t-il , nomment ce

métier-là, intrigue; les gens à morale le proscrivent sous le mot de vie dissipée. Ne nous arrêtons pas aux hommes : interrogeons les choses et les résultats. Toi, tu travailles?... Eh bien , tu ne feras jamais rien !

La dissipation , mon cher , est un système politique. La vie d'un homme occupé à manger sa fortune devient souvent une spéculation. Il place ses capitaux, en amis , en plaisirs , en protecteurs, en connaissances... Un négociant risque-t-il un million?... Pendant vingt ans, il ne dort, ni ne boit , ni ne s'amuse ; il couve son million ; il le fait trotter par toute l'Europe; il s'ennuie, se donne à tous les démons que l'homme a inventés; puis, une faillite le laisse souvent sans un sou, sans un nom, sans un ami. Le dissipateur, lui, s'amuse à vivre, à faire courir ses chevaux; et si, par hasard, il perd ses capitaux, il a la chance d'être nommé receveur général , de se marier, d'être attaché à un ministre, à un ambassadeur... Il a encore des amis, une réputation , et toujours de l'argent... Connaissant les ressorts du monde , il les manoeuvre à son profit. Ceci est -il logique, ou ne suis -je qu'un fou? N'est-ce pas là la moralité de la

comédie qui se joue tous les jours dans le monde?...

— Ton ouvrage est achevé , reprit-il après une pause. Tu as un talent immense ! . . . Eh bien ! ce n'est rien. Voilà le point de départ. Il faut maintenant faire ton succès toi-même, cela est plus sûr. Tu iras conclure des alliances avec les coteries, conquérir des preneurs.... Moi, je veux me mettre de moitié dans ta gloire, être le bijoutier qui aura monté ton diamant.

— Pour commencer, dit-il , sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison où va tout Paris , notre Paris à nous : les beaux, les gens à millions, les célébrités, enfin les hommes qui parlent d'or comme Chrysostome.

Quand ils ont adopté un livre , le livre devient à la mode; et, s'il est réellement bon, ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l'esprit, mon cher enfant, tu feras toi-même la fortune de ta Théorie^ en comprenant mieux la théorie de la fortune... En un mot, demain soir, tu verras Fœdora ! la belle comtesse Fœdora, la femme à la mode^,

— * Je n'en ai jamais entendu parler.

LA FEMME SANS CŒUR. ^^Ij

— Tu es un Caffre !... dit Rastignac en riant. Ne pas connaître Fœdora ! . . . Une femme à marier qui possède près de quatre-vingt mille livres de rentes , et qui ne veut de personne ou dont personne ne veut!... Espèce de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne!... Une femme chez laquelle s'éditent toutes les productions romantiques qui ne paraissent pas... La plus belle femme de Paris , la plus gracieuse... Tu n'es même pas un Caffre, tu es la béte intermédiaire qui sépare le Caffre de l'animal. Adieu, à demain...

Il fit une pirouette et disparut sans attendre ma réponse , n'admettant pas qu'un homme raisonnable pût refuser d'être présenté à Fœdora.

Comment expliquer la fascination d'un nom !...

FOEDORA!...

Ce nom me poursuivit comme une mauvaise pensée, avec laquelle on cherche à transiger!... Une voix me disait :

— Tu iras chez Fœdora !

Et j'avais beau me débattre avec cette voix

et lui crier qu elle mentait , elle écrasait tous mes raisonnemens avec ce nom :

— Fœdora.

Mais ce nom, cette femme étaient le symbole de tous mes désirs et le thème de ma vie. Le nom réveillait les poésies artificielles du monde, en faisait briller les fêtes , la vanité, les clinquans ; la femme m'apparaissait avec tous les problèmes de passion dont je m'étais affolé. Ce n'était peut-être ni la femme ni le nom, mais tous mes vices qui se dressaient debout dans mon âme pour me tenter de nouveau.

La comtesse Fœdora , riche et sans amant , résistant à des séductions parisiennes ! . . . . C'était l'incarnation de mes espérances , de mes visions. Je me créai une femme, je la dessinai dans ma pensée , je la rêvai.

Pendant la nuit, je ne dormis pas, je devins son amant; je fis tenir une vie entière , une vie d'amour dans peu d'heures , j'en savourai les fécondes et pures délices.

Le lendemain , incapable de soutenir le supplice d'attendre longuement la soirée ^

LA FEraniE SANS CŒUR. S67

j'allai louer un roman , et je passai la journée à le lire , me mettant ainsi dans l'impossibilité de penser, de mesurer le temps. Pendant ma lecture , le nom de Fœdora retentissait en moi , comme un son que l'on entend dans le lointain, qui ne vous trouble pas, mais qui se fait écouter...

Je possédais heureusement encore, un habit noir et un gilet blanc assez honorables; puis, de toute ma fortune , il me restait environ trente francs que j'avais semés dans mes bardes , dans mes tiroirs , afin de mettre entre une pièce de cent sous et mes fantaisies , la barrière imposante d'une recherche et les hasards d'une circumnavigation dans ma chambre.

Au moment de m'habiller , je poursuivis mon trésor à travers un océan de papiers. La rareté du numéraire peut te faire concevoir tout ce que mes gants et mon fiacre emportèrent de richesses : ils mangèrent le pain de tout un mois. Mais nous ne manquons jamais d'argent pour nos caprices; nous ne discutons que le prix des choses utiles ou nécessaires. Nous jetons l'or avec insouciance à des danseuses, et nous marchandons un ouvrier

dont Ja famille affamée attend le paiementd'un mémoire. Il semble que nous n'achetions jamais le plaisir assez chèrement.

Je trouvai Rastignac fidèle au rendez-vous. Il sourit de ma métamorphose , m'en plaisanta ; puis , tout en allant chez la comtesse , il me donna de charitables conseils sur la manière de me conduire avec elle. Il me la peignit avare , vaine et défiante; mais avare avec faste , vaine avec simplicité , défiante avec bonhomie.

— Tu connais mes engagemens, me dit-il. Tu sais combien je perdrais à changer d'amour. En observant Fœdora, j'étais désintéressé, de sang-froid, mes remarques doivent être justes. Or, en pensant à te présenter chez elle, je songeais à ta fortune : ainsi, prends garde à tout ce que tu lui diras. Elle a une mémoire cruelle. Elle est d'une adresse à désespérer un diplomate , à deviner le moment où il dit vrai. Entre nous , je crois qu'elle n'a jamais été mariée. L'ambassadeur de Russie s'est mis à rire quand je lui ai parlé d'elle ; il ne la reçoit pas et la salue fort légèrement quand il la rencontre au bois. Cependant, elle est de la société de madame de F..., va

LA FEMME SANS CŒUR. ^Gl)

chez mesdames de N..., de V... En France, sa réputation est intacte. La maréchale de ***, la plus collet-monté de toute la coterie Bonapartiste , va souvent passer avec elle la belle saison à sa terre. Beaucoup de jeunes fats et même le d'un fils pair de France , lui ont offert un nom en échange de sa fortune: elle les a tous poliment éconduits. Peut-être sa sensibilité ne commence-t-elle qu'au titre de comte 1 N'es-tu pas marquis?... Ainsi, marche en avant si elle te plaît! Voilà ce que j'appelle donner des instructions.

Cette plaisanterie me fit croire que Rastignac voulait rire et piquer ma curiosité, de sorte que ma passion improvisée était arrivée à son paroxisme quand nous nous arrêtâmes devant un péristyle orné de fleurs. En montant un vaste escalier tapissé, où je remarquai toutes les recherches du comfortable anglais, le cœur me battit j et j'en rougissais; car je démentais mon origine , mes sentimens , ma fierté. J'étais sottement bourgeois. Mais je sortais d'une mansarde, après trois années de pauvreté, ne sachant pas encore mettre au dessus des bagatelles de la vie, ces trésors acquis, ces immenses capitaux intellectuels

i2lQ LA PEAU DE CHAORXKT.

qui VOUS font riche en un moment, quand le pouvoir tombe entre vos mains, sans vous écraser parce que l'étude vous a formé d'avance aux luttes politiques.

LA FEMME SAlfS CŒUR. 271

ZZZI.

J'aperçus une femme d'environ vingt-deux ans, de moyenne taille, vêtue de blanc, entourée d'un cercle d'hommes , mollement couchée sur une ottomane, et tenant à la main un écran de plumes.

En voyant entrer Rastignac, elle se leva, vint à nousj et , souriant avec grâce, elle me

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fit, d'une voix singulièrement mélodieuse ^ un compliment sans doute apprêté. Notre ami m'avait annoncé comme un homme de talent. Son adresse et son emphase gasconne me procurèrent un accueil flatteur. Je fus l'objet d'une attention particulière dont je devins confus; mais Rastignac avait heureusement parlé de ma modestie. Je rencontrai là des savans, des gens de lettres, d'anciens ministres, des pairs de France.

La conversation reprit son cours quelque temps après mon arrivée; et, sentant que j'avais une réputation à soutenir , je me rassurai; puis, je tâchai, sans abuser de la parole quand elle m'était accordée, de résumer les discussions par des mots plus ou moins incisifs , tantôt profonds , tantôt spirituels. Je produisis quelque sensation; et, pour la première fois de sa vie , Rastignac fut prophète.

Quand il y eut assez de monde pour que chacun retrouvât sa liberté, mon introducteur me donna le bras et nous nous promenâmes dans les appartemens.

— N'aie pas l'air d'être trop émerveillé de la princesse, me dit -il; car elle pourrait deviner le motif de ta visite...

Les salons étaient meublés avec un goût exquis. J'y vis des tableaux de choix. Chaque pièce avait , comme chez les Anglais les plus opulens, son caractère particulier; et, alors, la tenture de soie , les agrémens , la forme des meubles, le moindre décor s'harmoniait avec la pensée première. Ainsi , dans un boudoir gothique , dont les portes étaient cachées par des rideaux en tapisserie , les encadremens de l'étoffe , la pendule, les dessins du tapis étaient gothiques ; le plafond , formé de solives brunes sculptées, présentait à l'œil des caissons pleins de grâce et d'originalité ; les boiseries en étaien t artistement travaillées; et rien ne détruisait l'ensemble de cette jolie décoration, pas même les croisées, dont les vitraux étaient coloriés et précieux.

Je fus surpris à l'aspect d'un petit salon moderne, où je ne sais quel artiste avait épuisé la science de notre décor si léger, si frais , si suave , sans éclat , et sobre de dorures. C'était amoureux et vague comme une ballade allemande, un petit réduit taillé pour une passion de 1827, embaumé par des jardinières pleines de fleurs rares, et à la suite duquel j'aperçus en enfilade, une pièce do-

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