‹ Romans et contes philosophiquesChapitre 23 sur 28 · I. 3^ edil · texte numérisé non relu

I. 3^ edil

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rée, où revivait le goût du siècle de Louis XIV, et qui , opposé à nos peintures actuelles , produisait un bizarre, mais agréable contraste.

— Ici, tu seras assez bien logé!... me dit Rastignac avec un sourire où perçait une légère ironie. N'est-ce pas séduisant?... ajoutat-il en s'asseyant.

Mais, tout à coup il se leva , me prit par la main , et me conduisit à la chambre à coucher; puis, me montrant, sous un dais de mousseline et de moire blanches, un lit voluptueux, doucement éclairé , le vrai lit d'une jeune fée fiancée à un «jénie :

— N'y a-t-ii pas , s'écria-t-il à voix basse , de l'impudeur , de l'insolence , de la coquetterie outre mesure à nous laisser coptempler ce trône de l'amour?... Ne se donner à personne et permettre à tout le monde de mettre là sa carte!... Ah! si j'étais hbre, je voudrais voir cette femme soumise et pleurant à ma porte. . .

— Es-tu donc si certain de sa vertu?...

— Les plus audacieux de nos maîtres, les plus habiles ont échoué, l'ont avoué, lui sont restés fidèles, l'aiment encore et sont ses

amis dévoués... Cette femme n'est-elle pas une

énigme?

Ces paroles excitèrent en moi une sorte d'ivresse. Ma jalousie craignait déjà le passé. Tressaillant d'aise , je revins précipitamment dans le salon où j'avais laissé la comtesse. Je la rencontrai dans le boudoir gothique. Elle m'arrêta par un sourire, me fit asseoir près d'elle j me questionna sur mes travaux, et parut s'y intéresser vivement quand, au lieu de vanter en langage de professeur l'importance de ma découverte , je lui traduisis mon système en plaisanteries.

Je la fis beaucoup rire en lui disant que la volonté humaine était une force matérielle, semblable à la vapeur; et que, dans le monde moral, rien ne résistait à cette puissance quand un homme s'habituait à la concentrer, à en manier la somme, à diriger constamment, sur les autres âmes , la projection de cette masse fluide; et qu'il pouvait, à son §ré^ tout modifier relativement à l'homme, même certaines lois de la nature...

Elle me fit des objections qui me révélèrent en elle une incroyable finesse d'esprit. Je m'amusai malicieusement à lui donner raison

^fQ LA ?EAU DE CHAGRIN.

pendant quelques momens pour la flatter; mais je détruisis ses raisonnemens de femme par un mot ou en attirant son attention sur un fait journalier dans la vie, vulgaire en apparence, mais au fond plein de problèmes insolubles pour le savant.

Je piquai sa curiosité. Elle resta même un instant silencieuse quand je lui dis que nos idées étaient des êtres organisés, complets, vivant dans un monde invisible à nos regards, mais qui influaient sur nos destinées , lui donnant pour preuve les pensées de Descartes, de Napoléon, de Diderot, qui avaient conduit, qui conduisaient encore tout un siècle...

J'eus rhonnenr de Tamuser. Elle me quitta, en m'invitant à la venir voir. En style de cour, elle me donna mes entrées.

Soit que je prisse, selon ma louable habitude, des formules polies pour des paroles de cœur; soit qu'elle me crût destiné à quelque célébrité prochaine; ou que, réellement, elle voulût augmenter sa ménagerie de savans, je me flattai d'avoir su lui plaire.

Appelant à mon secours toutes mes connaissances physiologiques et mes études antérieures sur la femme, je consacrai le reste de la

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soirée à l'examen le plus minutieux de sa personne et de ses manières.

Caché dans l'embrasure d'une fenêtre, Je la vis allant et venant, s'asseyant et causant , ou appelant un homme, l'interrogeant ets'appuyant, pour l'écouter, sur un chambranle de porte. Je reconnus dans sa démarche un mouvement brisé si doux, une ondulation de robe si gracieuse, elle excitait si puissamment le désir, que je devins alors très-incrédule sur sa vertu. Si Fœdora méconnaissait aujourd'hui l'amour, elle avait dû jadis être fort passionnée... Il y avait de la volupté jusque dans la manière dont elle se posait devant son interlocuteur. Se soutenant sur la boiserie avec coquetterie, comme une femme prête à tomber ou à s'enfuir, mais restant là, les bras mollement croisés, en paraissant respirer les paroles , en les écoutant même du regard et avec bienveillance, elle exhalait le sentiment.

Puis, ses lèvres fraîches, rouges, tranchaient sur un teint d'une vive blancheur. Ses cheveux noirs allaient admirablement bien à la couleur orangée de ses yeux mêlés de veines comme une pierre de Florence , et dont l'expression semblait ajouter de la finesse à ses

paroles. Son corsage était paré des grâces les plus attrayantes. Mais une rivale aurait peutêtre accusé de dureté ses épais sourcils qui paraissaient se rejoindre , et remarqué je ne sais quel duvet imperceptible dont les contours de son visage étaient ornés.

Enfin je trouvai la passion empreinte en tout, l'amour écrit sur ses paupières italiennes, sur ses belles épaules dignes de la Vénus de Milo , dans ses traits, sur sa lèvre supérieure un peu forte et légèrement ombragée. — Il y avait certes tout un roman dans cette femme !

Ces richesses féminines , cet ensemble harmonieux des lignes, les promesses faites à l'amour que je lisais dans cette structure, étaient tempérées, il est vrai, par une réserve constante, par une modestie extraordinaire qui contrastaient avec l'expression de toute la personne : il fallait une observation aussi sagace que la mienne pour découvrir dans cette nature les signes d'une destinée de volupté. Pour expliquer plus clairement ma pensée, il y avait en elle deux femmes séparées, par le buste peut être : l'une était froide, tandis que la tête seule semblait être passionnée. Avant

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d'arrêter ses yeux sur une personne , elle préparait son regard comme s'il se passait je ne sais quoi de mystérieux en elle-même ; vous eussiez dit une convulsion; mais ses yeux étaient brillans et beaux. Enfin, ou ma science était imparfaite , et j'avais encore bien des secrets à découvrir dans le monde moral; ou la comtesse possédait une belle âme, dont les sentimens et les émanations communiquaient à sa physionomie ce charme qui nous subjugue, nous fascine, ascendant tout moral et d'autant plus puissant qu'il s'accorde avec les

sympathies du désir

Je sortis ravi ; séduit par cette femme, enivré par son luxe , chatouillé dans tout ce que mon cœur avait de noble, de vicieux, de bon, de mauvais. Alors, en me sentant si ému , si vivant, si exalté, je crus comprendre l'attrait qui amenait, chez cette femme, tous ces artistes, ces diplomates, ces agioteurs doublés de tôle comme leurs caisses , ces hommes de pouvoir. Sans doute, ils venaient chercher prèsd'elle l'émotion délirante qui faisait vibrer en moi toutes les forces de mon être, fouettait mon sang dans la moindre veine , agaçait le plus petit nerf et tressaillait dans mon cer-

veau!... Elle ne s'était donnée à aucun pour Jes garder tous. Une femme est coquette tant qu elle n'aime personne...

— Puis, dis-je à Rastignac, elle a peut-être été mariée ou vendue à quelque vieillard, et le souvenir de ces premières noces lui donne de l'horreur pour l'amour...

Je revins à pied du faubourg Saint-Honoré où Fœdora demeure. Entre son hôtel et la rue des Cordiers il y a presque tout Paris ; mais le chemin me parut court, et cependant il faisait froid. Entreprendre la conquête de Fœdora , dans l'hiver, un rude hiver, quand je n'avais pas trente francs en ma possession , quand la

distance qui nous séparait était si grande!

Un jeune homme pauvre peut, seul, savoir ce qu'une passion coûte en voitures , en gants , habits, linge, etc.!... Et, si l'amour reste un peu trop de temps platonique, il devient ruineux Vraiment, il y a des Lauzun de l'Ecole de Droit auxquels il est impossible d'approcher d'une passion logée à un premier étage!...

Et comment pouvais-je lutter, moi , faible, grêle, mis simplement, pâle et hâve comme un

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artiste en convalescence d'un ouvrage, avec des jeunes gens bien frisés, jolis, pimpans, cravatés à désespérer la Croatie tout entière, riches, armés de tilburys et d'impertinence...

— Bah! Fœdora ou la mort! criais -je

au détour d'un pont. Fœdora, c'est la fortune!...

Et le beau boudoir gothique et le salon à la Louis XIV passèrent devant mes yeux ; et je la voyais, elle, la comtesse, avec sa robe blanche , ses grandes manches gracieuses , et sa séduisante démarche et son corsage tentateur...

Quand j'arrivai dans ma mansarde nue , froide, aussi mal peignée que la perruque d'un naturaliste , j'étais encore environné par toutes les images du luxe prodigieux de Fœdora... Ce contraste était un mauvais conseiller. Les crimes ne doivent pas naître autrement. Alors je maudis, en frissonnant de rage, ma décente et honnête misère, ma mansarde

féconde où tant de pensées avaient surgi

Je demandai compte à Dieu, au diable, à l'état social, à mon père, à l'univers entier de ma destinée de malheur, et je me couchai tout

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affamé, grommelant de risibles imprécations, mais bien résolu de séduire Fœdora.

Ce cœur de femme était un dernier billet de loterie chargé de ma fortune...

ZZIII.

Je te ferai grâce de mes premières visites chez Fœdora, pour arriver promptement au drame.

Tout en tâchant de m'adresser à son âme, j'essayai de gagner son esprit, d'avoir sa vanité pour moi. Afin d'être sûrement aimé, je hii

2^4 l'A PEAU D£ CSHAGRXN.

donnai mille raisons de mieux s'aimer ellemême. Jamais je ne la laissai dans un état d'indifférence; car les femmes veulent des émotions à tout prix , et je les lui prodiguais. Je l'eusse mise en colère plutôt que de la voir insouciante avec moi.

Si d'abord, animé d'une volonté ferme et du désir de me faire aimer, je pris un peu d'ascendant sur elle ; bientôt, ma passion grandit, je ne fus plus maître de moi; je tombai dans le vrai, je me perdis. Je devins éperdument amoureux.

Je ne sais pas bien ce que nous appelons en poésie ou dans la conversation V amour ; mais, le sentiment qui se développa tout à coup dans ma double nature, je ne l'ai trouvé peint nulle part : ni dans les phrases rhétoriciennes et apprêtées de J.-J. Rousseau, dont j'occupais peut-être le logis; ni dans les froides conceptions de nos deux siècles littéraires; ni dans les tableaux de l'Italie... Quelques motifs de Rossini , la Madone du Murillo que possède le maréchal Soult, les lettres de la Lescombat, certains mots épars dans les recueils d'anecdotes, mais surtout les prières des extatiques et quelques passages de nos fabliaux

naïfs, ont pu seuls me transporter dans les divines régions de mon amour...

Rien dans les langages humains, aucune traduction de la pensée, faite à l'aide des couleurs, des marbres, des mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la \^érité, le fini, la soudaineté du sentiment dans l'âme! Oui! qui dit art, dit mensonge.

L'amour passe par des transformations infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et de la teindre à jamais. Le secret de cette infusion imperceptible échappe à l'analyse de l'artiste. La vraie passion s'exprime par des cris, par des soupirs, ennuyeux à l'homme froid. 11 faut lire un livre d'amour, Clarisse Harloive^ au moment où l'on aime, pour rugir avec Lovelace... L'amour est une source naïve, partie de son lit de cresson, de fleurs, de gravier, qui, rivière, fleuve, change de nature et d'aspect à chaque flot; puis, se jette dans un océan incommensurable, où les esprits incomplets voient de la monotonie, où les grandes âmes s'abîment en de perpétuelles contemplations... Comnient oser décrire ces teintes transitoires du sentiment, ces riens qui ont tant de prix, ces mots dont l'accent

^«^(j LA PEAU DE CHAGRIN.

épuise tous les trésors du langage, ces regards plus féconds en pensées et plus beaux que des poèmes... Dans chacune des scènes mystiques par lesquelles nous nous éprenons insensiblement d'une femme, il y a un abîme, à engloutir toutes les poésies humaines.

Eh! comment pourrions-nous reproduire^ par des gloses, les vives et mystérieuses agitations de l'âme, quand les paroles nous manquent pour peindre , même les mystères visibles de la beauté? Quelles fascinations!

Combien d'heures ne suis-je pas resté, plongé dans une extase ineffable, occupé à la voir. Heureux... de quoi?... Je ne sais.

Dans ces momens, si son visage était inondé de lumière, il s'y opérait je ne sais quel phénomène qui le faisait resplendir. L'imperceptible duvet dont sa peau délicate et fine est couverte en dessinait mollement les contours avec la^râce que nous admirons dans les lignes lointaines de l'horizon quand elles se perdent dans le soleil. Il semblait que le jour la caressât en s'unissant à elle ou qu'il s'échappât de sa rayonnante figure une lumière plus vive que la lu mière même.

Puis , une ombre passant sur cette douce

figure y produisait une sorte de couleur ; alors, les teintes se nuançaient : une pensée semblait se peindre sur son front de marbre; ou bien son œil paraissait rougir; sa paupière vacillait, et ses traits ondulaient, poussés par un sourire ; le corail intelligent de ses lèvres s'animait, se pliait; ses couleurs tremblaient ou ses cheveux jetaient des tons bruns sur ses tempes fraîches et veinées; eh bien !... à chaque accident, elle avait parlé. C'étaient des fêtes nouvelles pour mes yeux, ou des grâces inconnues qui se révélaient à mon cœur. Je voulais lire un sentiment, un espoir dans toutes ces phases du visage , et ces discours muets pénétraient d ame à âme comme un son dans l'écho, me prodiguant des joies passagères qui me laissaient des impressions profondes... Sa voix me causait un délire que j'avais peine à comprimer. Imitant je ne sais quel prince de Lorraine , j'aurais pu ne pas sentir un charbon ardent au creux de ma main pendant qu'elle aurait passé dans ma chevelure ses doigts cha* touilleux. Ce n'était plus une admiration, un désir, mais un charme, une fatalité...

Souvent, rentré sous mon toit, je voyais indistinctement Fœdora chez elle, et je parrti-

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cipais vaguement à sa vie. Si elle souffrait, je souffrais, et je lui disais le lendemain :

— Vous avez souffert.

Que de fois n'est-elle pas venue au milieu de la nuit silencieuse, évoquée par la puissance de mon extase!... Alors, tantôt soudaine, comme une lumière qui jaillit, elle me faisait quitter la plume, elle effarouchait la Science et l'Etude qui s'enfuyaient désolées. Me forçant à l'admirer , elle se mettait dans la pose attrayante où je l'avais vue naguères... Tantôt, moi-même, j'allais au devant d'elle, dans le monde des apparitions, et je la saluais comme une espérance, je lui demandais de me faire entendre sa voix argentine... et je me réveillais... pleurant.

Un jour, après m'avoir promis de venir au spectacle avec moi ; tout à coup , elle refusa capricieusement de sortir, et me pria de la laisser seule. Désespéré d'une contradiction qui me coûtait une journée de travail ; et — le dirais-je?... mon dernier écul... je me rendis là, où elle aurait dû être, voulant voir la pièce qu'elle avait désiré voir.

A peine placé, je reçus un coup électrique dans le cœur. Une voix me dit :

ïrA PEMMB SAJTS CŒUR. ^gf)

— Elle est là!...

Je me retourne, j'aperçois la comtesse au fond de sa loge, et cachée dans l'ombre, au rez-de-chaussée ! Ah î mon regard n'hésita ,pas. Mes yeux la trouvèrent tout d'abord avec une sécurité, une lucidité fabuleuse. Mon âme avait volé vers sa sphère, vers sa vie, comme un insecte d'azur vole à sa fleur. — Par quoi mes sens avaient-ils été avertis? — Il y a de ces tressaillemens intimes qui peuvent surprendre les gens superficiels; cependant, ce sont des effets de notre nature intérieure aussi simples que les phénomènes habituels de notre vision extérieure. Aussi, ne fus-je pas étonné, mais fâché. Mes études sur la puissance morale dont nous méconnaissons les jeux , servaient au moins à me faire rencontrer dans ma passion quelques preuves vivantes xle mon système... Cette alliance du savant et de l'amoureux, d'une idolâtrie cordiale et d'un amour scientifique, avait je ne sais quoi de bizarre. La science était souvent contente de ce qui désespérait l'amant, et l'amant chassait, loin de lui, la science avec bonheur

quand il croyait triompher.

Fœdora me vit; et, alors, elle devint sé-

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