I. 3'" ctiu
rieuse. Je la gênais. Au premier entr'acte, j'allai lui faire une visite. — Elle était seule. — Je restai. Quoique nous n'eussions jamais parlé d'amour, je pressentis une explication. Je ne lui avais point encore dit mon secret, et cependant il existait entre nous une sorte d'entente. Elle me confiait ses projets d'amusement, et me demandait la veille, avec une sorte d'inquiétude amicale, si je viendrais le lendemain; elle me consultait par un regard quand elle disait un mot spirituel, comme si elle eût voulu me plaire exclusivement. Si je boudais, elle devenait caressante; si elle faisait la fâchée, j'avais en quelque sorte le droit de l'interroger, et si j'étais coupable d'une faute, elle se laissait long-temps supplier avant de me pardonner. Il y avait de l'amour dans ces querelles et nous y prenions goût. Elle y déployait tant de grâces et de coquetterie; et, moi, j'y trouvais tant de bonheur!
En ce moment, notre intimité fut tout-àfait suspendue, et nous restâmes, l'un devant l'autre, comme deux étrangers. La comtesse était glaciale; et, moi, dans l'appréhension d'un malheur.
JLÀ FEMME SAWB ÉŒITft. 291
— Vous allez m'accompagner!... me dit-elle quand la pièce fut finie.
Le temps avait changé subitement. Lorsque nous sortîmes, il tombait une neige mêlée de pluie. La voiture de Foedora ne pouvant ar* river jusqu'à la porte du théâtre , un commissionnaire étendit son parapluie au dessus de nos têtes en voyant une femme bien mise obligée de traverser le boulevard. Quand nous fûmes montés, il réclama le prix de son bon office. -* Je n'avais rien!... J'eusse alors vendu
dix ans de ma vie pour deux sous Tout ce
qui fait l'homme et ses mille vanités furent écrasés en moi par une douleur infernale.
Ces mots: — Je n'ai pas de monnaie, mon cher!... furent dits d'un ton dur qui parut venir de ma passion contrariée, dits par moi, frère de cet homme, moi qui connaissais si bien le malheur!... Moi qui, naguères, avais donné sept ctnt mille francs avec tant de facilité !
Le valet repoussa le commissionnaire, et les chevaux fendirent l'air.
En revenant à son hôtel, Fœdora, distraite ou affectant d'être préoccupée, répondit par de dédaigneux monosyllabes à mes demandes
292 l'A PEAU DB CHAGRIN.
OU à mes remarques; alors, je gardai le silence. — Ce fnt un horrible moment. — Arrivés chez elle, nous nous assîmes devant le feu; puis, quand le valet de chambre se fut retiré après avoir attisé le feu, la comtesse, se tournant vers moi d'un air indéfinissable^ me dit avec une sorte de solennité :
— Depuis mon retour en France, ma fortune a tenté quelques jeunes gens. J'ai reçu des déclarations d'amour qui auraient pu satisfaire ma vanité. J'ai même rencontré des hommes dont l'affection était sincère, profonde, et qui m'eussent encore épousée, je veux bien le croire, s'ils n'avaient trouvé en moi qu'une fille pauvre telle que je l'étais jadis. Enfin, sachez, monsieur de Valentin, que de nouvelles richesses et des titres nouveaux m'ont été offerts... Mais, apprenez aussi, que je n'ai jamais revu les personnes assez mal inspirées pour m'avoir parlé d'amour. Si mon affection pour vous était légère, je ne vous donnerais pas un avertissement dans lequel il entre plus d'amitié que d'orgueil. Une femme s'expose à recevoir un mauvais compliment lorsque, se supposant aimée, elle se refuse, par avance, à un sentiment toujours flatteur...
Je connais les scènes d'Arsinoë, d'Araminte; ainsi, je me suis familiarisée avec les réponses que je puis entendre en pareille circonstance. Mais j'espère ne pas être mal jugée par un homme supérieur pour lui avoir montré franchement mon âme.
Elle s'exprimait avec le sang -froid d'un avoué, d'un notaire, expliquant à leurs cUens les moyens d'un procès ou les articles d'un contrat. Le timbre clair et séducteur de sa voix n'accusait pas la moindre émotion. Seulement, sa figure et son maintien, toujours nobles et décens, me semblèrent avoir une froideur , une sécheresse diplomatiques. Elle avait sans doute médité ses paroles et fait le programme de cette scène. Oh! mon cher ami, quand certaines femmes trouvent du plaisir à nous déchirer le cœur; quand elles se sont promis d'y enfoncer un poignard et de le retourner dans la plaie... Ces femmes-là sont adorables!... Elles aiment ou veulent être' aimées. Un jour, elles nous récompenseront de nos douleurs... comme Dieu doit, dit-on, rémunérer nos bonnes œuvres : elles nous rendront en plaisirs le centuple du mal dont elles ont dû apprécier la violence... Il y a de la pas-
2^4 ^A PEAU DE CHAORIM.
sion dans leur méchanceté. Mais être torturé par une femme qui ne croit pas nous faire souffrir, par une femme qui nous tue avec indifférence... Oh! c'est un supplice atroce!... En ce moment, Fœdora marchait, sans le savoir, sur toutes mes espérances, brisait ma vie et détruisait mon avenir, avec la froide insouciance çt l'innocente cruauté d'un enfant qui, par curiosité, déchire les ailes d'un papillon.
— Plus tard, ajouta Fœdora, vous reconnaîtrez, je l'espère, la solidité de l'affection que j'offre à mes amis... Pour eux, vous me trouverez toujours bonne et dévouée... Je saurais leur donner ma vie; mais vous me mépriseriez, si je subissais l'amour sans le
partager Je m'arrête! Vous êtes le seul
homme auquel j'aie encore dit ces derniers mots...
D'abord les paroles me manquèrent et j'eus peine à maîtriser l'ouragan qui s'élevait en moi; mais bientôt, refoulant mes sensations au fond de mon âme , je me mis à sourire.
— Si je vous dis que je vous aime , répondis-je, vous me bannirez; si je m'accuse d'indifférence, vous m'en punirez; car les prêtres, les magistrats et les femmes ne dépouillent ja^
mais entièrement leur robe. Le silence ne préjugeant rien, trouvez bon, Madame, que je me taise Pour m'avoir adressé de si fraternels avertissemens , il faut que vous ayez craint de me perdre, et cette pensée pourrait satisfaire à mon orgueil... Mais laissons la personnalité loin de nous. Vous êtes, peut-être, la seule femme avec laquelle je puisse discuter en philosophe une résolution si contraire aux lois de la nature. Relativement aux autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. Eh bien! cherchons ensemble, de bonne foi, les causes de cette anomalie psycologique...
Y a t-il , en vous, comme chez beaucoup de femmes, fières d'elles-mêmes, amoureuses de leurs perfections , un sentiment d'égoïsme raffiné qui vous fasse prendre en horreur ridée d'appartenir à un homme, d'abdiquer votre vouloir, et d'être soumise à une supériorité de convention qui vous offense... Alors vous me sembleriez mille fois plus belle?...
Auriez-vous été maltraitée une première fois par l'amour?
Peut-être ne voulez-vous pas laisser gâter votre taille délicieuse et vos adorables beau-
0<)(^ LA 9E&.tS I>£ GHÀGHIM'.
tés par les soins de la maternité?... Ne seraitce pas une de vos raisons secrètes pour vous refusera être trop bien aimée?...
Avez-vous des imperfections qui vous rendent vertueuse malgré vous ? Ne vous fâchez pas. Je discute, j'étudie, je suis à mille lieues de la passibn. La nature fait des aveugles de naissance; elle peut bien créer des femmes sourdes, muettes et aveugles en amour... Vraiment vous êtes un sujet précieux pour l'observation médicale! Vous ne savez pas tout ce que vous valez...
Vous pouvez avoir un dégoût fort légitime pour les hommes , et je vous approuve ; ils me paraissent tous laids et odieux.
Mais vous avez raison, ajoutai -je en sentant mon cœur se gonfler: vous devez nous mépriser... Il n'existe pas d'homme qui soit digne de vous !...
Je ne te dirai pas tous les sarcasmes que je lui débitai, mais en riant... Eh bien ! la parole la plus acérée, l'ironie la plus aiguë ne lui arrachèrent pas même un mouvement, un geste de dépit. Elle m'écoutait en gardant sur les lèvres , dans les yeux, son sourire d'habitude ,. ce sourire qu'elle prenait comme ua
vêteinent et toujours le même pour ses amis, pour ses simples connaissances, pour les étrangers.
— Ne suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi sur un amphithéâtre?... dit-elle en saisissant un moment pendant lequel je la regardais en silence.
— Vous voyez , continua-t-elle en riant , que je n'ai pas de sottes susceptibilités en amitié 1... Beaucoup de femmes puniraient votre impertinence en vous faisant fermer leur porte...
— Vous pouvez me bannir de chez vous sans même être tenue de donner la raison de vos sévérités...
En disant cela, je me sentais prêt à la tuer si elle m'avait congédié.
— Vous êtes fou!... s'écria-t-elle en souriant.
— Avez-vous jamais songé, repris-je, aux effets d'un violent amour ? Un homme au désespoir a souvent assassiné sa maîtresse.
— Il vaut mieux être morte que malheureuse , répondit-elle froidement Un homme aussi passionné doit, un jour, abandonner sa femme et la laisser sur la paille, après lui avoir mangé sa fortune...
998 l'A PBAU DE CHAGRIN.
Cette arithmétique m'abasourdit. Je vis clairement un abîme entre cette femme et moi. Nous ne pouvions jamais nous comprendre.
— Adieu, lui dis-je froidement.
— Adieu, répondit-elle en inclinant la tête d'un air amical. A demain.
Je la regardai pendant un moment, en lui dardant tout l'amour auquel je renonçais. Elle était debout , me jetant son sourire banal , le détestable sourire d'une statue de marbre, sec et poli, paraissant exprimer l'amour, mais froid.
LA rSBIMB 8AMS CŒUR. 290
ZZIT.
CoNCEVRAS-TU bien, mon cher, toutes les douleurs dont je fus assailli , en revenant chez moi, par la pluie et la neige, en marchant sur le verglas des quais , pendant une lieue , ayant tout perdu!... Oh! savoir qu'elle ne pensait seulement pas à ma misère et me croyait, comme elle, riche et doucement voi-
500 Ï-A PEAU DE GHAGRI!?.
turée... Que de ruines et de déceptions!... Il ne s'agissait plus d'argent, mais de toutes les fortunes de mon âme...
J'allais au hasard , discutant avec moimême les mots de cette étrange conversation , et je m'égarais si bien dans mille commentaires que je finissais par douter de la valeur nominale des paroles, des idées!... Et j'aimais toujours, j'aimais cette femme froide dont le cœur voulait être conquis à chaque heure, et qui, effaçant les promesses de la veille, se produisait le lendemain comme une maîtresse toute nouvelle.
En tournant sous les guichets de l'Institut, un mouvement fiévreux me saisit. Je me souvins alors que j'étais à jeun. Je ne possédais pas un denier. Pour comble de malheur, la pluie déformait mon chapeau, le détruisait... Comment pouvoir aborder désormais une femme élégante, et me présenter dans un salon sans un chapeau mettable!...
Grâce à des soins extrêmes , et tout en maudissant la mode niaise et sotte qui nous condamne à exhiber la coiffé de nos chapeaux en les gardant constamment à la main , j'avais maintenu le mien dans un état douteux.
LA FEMME SANS CŒUR. I^Ql
— Sans être curieusement neuf, ou sèchement vieux , dénué de barbe, ou très-soyeux, il pouvait passer pour un chapeau problématique; c'était le chapeau d'un homme soigneux; mais son existence artificelle arrivait à son dernier période : il était blessé , déjeté, fini, — véritable haillon, digne représentant de sqn maître...
Faute de trente sous, je perdais mes derniers vétemens...
Ah! que de sacrifices ignorés j'avais faits à Fœdora depuis trois mois ! Souvent , je consacrais l'argent nécessaire au pain d'une semaine pour aller la voir im moment. Quitter mes travaux et jeûner... ce n'était rien !... — Mais, traverser les rues de Paris sans se laisser éclabousser, courir pour éviter la pluie, arriver chez elle aussi élégant que les fats dont elle était entourée... Ah! pour un poète amoureux et distrait , cette tâche avait d'innombrables difficultés Mon bonheur, mou
amour dépendre d'une moucheture de boue sur mon seul gilet blanc!... Renoncer à la voir, si je me crottais, si je me mouillais... Ne pas posséder cinq sous pour faire effacer, par un décrotteur, une légère empreinte de
fange sur ma botte... Ma passion s'était augmentée de tous ces petits supplices inconnus^ mais immenses chez un homme irritable.
Les malheureux ont des dévouemens dont il ne leur est point permis de parler aux femmes vivant dans une sphère de luxe et d'élé-* gance. Elles voient le monde à travers un prisme qui teint en or les hommes et les choses. Optimistes par égoïsme , cruelles par bon ton, elles s'exemptent de réfléchir, au nom de leurs jouissances, et s'absolvent, de leur indifférence au malheur, par l'entraînement du plaisir. Pour elle, un denier n'est jamais un million; c'est le million qui leur semble un denier... Si l'amour doit plaider sa cause par de grands sacrifices, il doit aussi les couvrir délicatement d'un voile, les ensevelir dans le silence; mais en prodiguant leur fortune, leur vie, en se dévouant, les hommes riches profitent des préjugés mondains qui donnent toujours un certain éclat à leurs amoureuses folies: alors , pour eux, le silence parle, et le voile est une grâce; tandis que mon affreuse détresse me condamnait à d'épouvantables souffrances, sans qu'il me fût permis de dire : — J'aime I — ou — Je meu rs !...
LA FEMME SANS CŒUR. oOl
Etait-ce du dévouement après tout? N'étais-je pas richement récompensé par le plaisir que j'éprouvais à tout immoler pour elle ?... La comtesse avait donné d'extrêmes valeurs, attaché d'excessives jouissances aux accidens les plus vulgaires de ma vie... Naguère insouciant en fait de toilette, je respectais maintenant mon habit comme un autre moi-même.
Je l'aimais. Entre une blessure à recevoir et la déchirure de mon frac, je n'aurais pas hésité!...
Tu dois alors épouser ma situation et comprendre les rages de pensées, la frénésie croissante dont je fus la proie en marchant, et que peut-être la marche animait encore. J'éprouvais je ne sais quelle joie infernale à me trouver au faîte du malheur. Je voulais voir un présage de fortune dans cette dernière crise ; mais le mal a des trésors sans fonds !...
La porte de mon hôtel était entr'ouverte ; et , à travers les découpures en forme de cœur pratiquées dans le volet, j'aperçus une lumière projetée dans la rue. Pauline et sa mère causaient en m'attendant. J'entendis prononcer mon nom. J'écoutai.
— Monsieur Raphaël, disait PauUnc, est bien mieux que l'étudiant du numéro sept!,..
50i l'A PSAÎT DE CHAGRIN.
Ses cheveux blonds sont d'une si jolie couleur. Ne trouves-tu pas quelque chose dans sa voix... — je ne sais pas, moi... quelque chose qui vous remue le cœur?.. Et puis , quoiqu'il ait Tair un peu fier, il est si bon , il a des manières si distinguées. — Oh ! il est vraiment très-bien... Je suis sûre que toutes les femmes doivent être folles de lui...
— Tu en parles... reprit madame Gaudin, comme si tu l'aimais.
— Oh! je l'aime comme un frère... répondit-elle en riant. Je serais joliment ingrate si je n'avais pas de l'amitié pour lui?... Ne m'at'il pas appris la musique , le dessin , la grammaire... enfin, tout ce que je sais?... Tu ne fais pas grande attention à mes progrès, ma bonne mère; mais je deviens très-instruite.... Dans quelque temps, je serai assez forte pour donner des leçons; et, alors, nous pourrons avoir une domestique...
Je me retirai doucement; puis, après avoir fait quelque bruit, j'entrai dans la salle pour y prendre ma lampe que Pauline voulut allumer. La pauvre enfant venait de jeter un baume délicieux sur mes plaies. Ce naïf éloge de ma personne me rendit un peu de courage.
J'avais besoin de croire en moi - même et de recueillir un jugement impartial sur la véritable valeur de mes avantages.
Mes espérances ainsi ranimées se reflétèrent peut-être sur les cboses dont j'étais entouré ; peut-être aussi, n'avais-je point encore bien sérieusement examiné la scène assez souvent offerte à mes regards par ces deux femmes au milieu de cette salle ; mais alors , j'admirai , dans sa réalité , le plus délicieux tableau de cette nature modeste et douce si naïvement reproduite par les peintres flamands.
La mère , assise au coin d'un foyer à demi éteint, tricotait des bas, et laissait errer sur ses lèvres un bon sourire. Pauline coloriait des écrans. Ses couleurs , ses pinceaux étalés sur une petite table , parlaient aux yeux par de piquans effets. Mais ayant quitté sa place et se tenant debout pour allumer ma lampe , sa blanche figure recevait toute la lumière. Ah! il fallait être subjugué par une bien terrible passion pour ne pas admirer ses mains transparentes et roses, sa virginale attitude et l'idéal de sa tête. La nuit , le silence prêtaient leur charme à cette laborieuse veillée , I. 3*^ édit. 20
à ce paisible intérieur. Il y avait de la résignation dans ces travaux; mais une résignation religieuse et pleine de sentimens élevés. Puis , une indéfinissable harmonie existait entre les choses et les personnes.
Chez Fœdora , le luxe était sec, il réveillait en moi de mauvaises pensées ; là, cette humble misère , ce naturel exquis me rafraîchissaient l'âme. Peut-être étais-je humilié en présence du luxe ; et , près de ces deux femmes , au milieu de cette salle brune où la vie simplifiée semblait se réfugier dans les émotions du cœur, peut-être me réconciliais -je avec moi-même en trouvant à exercer la protection que l'homme est si jaloux de faire sentir.
Quand je fus près de Pauline , elle me jeta un regard presque maternel , et s'écria , les mains tremblantes , en posant vivement la lampe :
— Dieu ! comme vous êtes pâle... Ah ! il est tout mouillé!.... Ma mère va vous essuyer!.... Monsieur Raphaël !... reprit-elle après une légère pause, vous êtes friand de lait!... Nous avons eu ce soir de la crème... Tenez.. .Voulezvous y goûter...
Elle sauta , comme un petit chat , sur un
bol de porcelaine plein de lait, et me le présenta si vivement , me le mit sous le nez d'une si gentille façon , que j'hésitai.
— Vous me refuseriez? dit-elle d'une voix altérée.
Nos deux fiertés se comprenaient : Pauline paraissait souffrir de sa pauvreté , et me reprocher ma hauteur... Je fus attendri. Cette crème était peut-être son déjeuner du lendemain. J'acceptai cependant. La pauvre fille essaya de cacher sa joie , mais elle pétillait dans ses yeux.
— J'en avais besoin!... lui dis -je en m'asseyant.
Alors une expression soucieuse passa sur son front.
— Vous souvenez - vous , Pauline , de ce passage où Bossuet nous peint Dieu , récompensant un verre d'eau plus richement qu'une victoire...
— Oui... dit-elle.
Et son sein battait comme celui d'une jeune fauvette serrée entre les mains d'un enfant.
— Eh bien! comme nous nous quitterons bientôt , ajoutai- je d'une voix mal assurée , laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance
pour tous les soins que vous et votre mère avez eus de moi.
— Oh ! ne comptons pas... dit-elle en riant; mais son rire cachait une émotion qui me fit mal.
— Mon piano , repris-je , sans paraître avoir entendu ses paroles , est un des meilleurs instrumens d'Érard... acceptez • le... Prenez -le sans scrupule.... Je ne saurais vraiment l'emporter dans le voyage que je compte faire...
Éclairées peut-être par l'accent de mélancolie avec lequel je prononçai ces mots , les deux femmes semblèrent m'avoir compris et me regardèrent avec une curiosité mêlée d'effroi. L'affection que je cherchais au milieu des froides régions du grand monde, elle était là, vraie , sans faste , mais onctueuse et durable peut-être.
— Il ne faut pas prendre tant de souci , me dit la mère. Bah! restez ici!... Mon mari est en route, à cette heure... reprit-elle. Ce soir, j'ai lu l'Évangile de saint Jean pendant que Pauline tenait, suspendue entre ses doigts, notre clef attachée dans une Bible , et la clef a tourné... Cela annonce que Gaudin se porte bien et prospère Pauline a recommencé
lA FEMME SANS CCBUR. 509
pour vous et pour le jeune homme du numéro sept; mais la clef n'a tombé que pour, vous... Allez, nous serons tous riches 'Gaudin reviendra millionnaire. Je Fai vu en rêve sur un vaisseau plein de serpens ; mais heureusement l'eau était trouble , ce qui signifie or et pierreries d'outre mer...
Ces paroles amicales et vides, semblables aux vagues chansons avec lesquelles une mère endort les douleurs de son enfant, me rendirent une sorte de calme. Il y avait dans l'accent, dans le regard de la bonne femme , cette douce cordialité qui n'efface pas le chagrin , mais qui l'apaise, qui le berce et l'émousse. ^ Pauline, plus perspicace que sa mère, m'examinait avec inquiétude, ses yeux intelligens semblaient deviner ma vie et mon avenir. Je remerciai par une inclination de tête, la mère et la fille, puis je me sauvai, craignant de m'attendrir.
Quand je me trouvai seul, sous mon toit, je me couchai dans mon malheur. Ma fatale imagination me dessina mille projets sans base, me dicta des résolutions impossibles. Quand un homme se traîne dans les décombres de sa fortune, il rencontre encore quelques res-
sources; mais moi, j'étais dans le néant... Ah! mon cher! nous accusons trop facilement la misère... Elle est le plus actif de tous les dissolvans. Avec elle, il n'existe plus ni pudeur, ni crimes, ni vertus, ni esprit. J'étais sans idées, sans force, comme une jeune fille tombée à genoux devant un tigre... Un homme sans passion et sans argent reste maître de sa personne; mais un malheureux qui aime, ne s'appartient plus! Il ne peut pas se tuer. L'amour nous donne une sorte de religion pour nous-méme; nous respectons en nous une autre vie.... C'est le plus horrible des malheurs, le malheur avec une espérance; une espérance qui vous fait accepter des tortures. Je m'endormis avec l'idée d'aller le lendemain confier à Rastignac la singulière déter» mination de Fœdora.
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ZZT.
— AhÎ ah! me dit Rastignac, en me voyant entrer chez hii dès neuf heures du matin. — Je sais ce qui t'amène. Tu dois être congédié parFœdora. Quelques bonnes âmes, jalouses de ton empire sur la comtesse, ont annoncé votre mariage. — Dieu sait les folies que tes rivaux t'^ont fait dire et les calomnies dont tu as été l'objet!...
Alors, tout s'explique!... m'écriai-je.
En ce moment, me souvenant de toutes mes impertinences , je trouvai la comtesse sublime!... A mon gré, j'étais un infâme, et n'avais pas encore assez souffert! Je ne vis
plus, dans son indulgence, que la patiente charité de l'amour...
— N'allons pas si vite!... me dit le prudent gascon. Fœdora possède la pénétration naturelle aux femmes profondément égoïstes. Elle t'aura deviné, jugé peut-être au moment où tu ne voyais encore en elle que sa fortune et son luxe. — En dépit de ton adresse, elle aura lu dans ton âme. Elle est assez dissimulée pour qu'aucune dissimulation ne trouve grâce devant elle.
— Je crois, ajouta-t-il, t'avoirmis dans une mauvaise voie... Malgré la finesse de son esprit et de ses manières, cette créature-là me semble impérieuse comme toutes les femmes qui n'ont de plaisir que dans la tête. Pour elle, le bonheur gît tout entier dans le bien-être de la vie, dans les jouissances sociales; et, chez elle, le sentiment est un rôle. Elle te rendrait malheureux, et ferait de toi, son premier valet...
Rastignac parlait à un sourd. Je l'interrompis en lui exposant, avec une apparente gaîté, ma situation financière.
— Hier au soir, me répondit-il, une veine contraire m'a emporté tout mon argent. Sans cette vulgaire infortune, j'eusse partagé volontiers ma bourse avec toi, — Mais, allons déjeuner au cabaret, les huîtres nous donneront peut-être un bon conseil.
Il s'habilla, fit atteler son tilbury; puis, semblables à deux miUionnaires, nous arrivâmes au Café de Paris avec l'impertinence de ces audacieux spéculateurs qui vivent sur des capitaux imaginaires. Ce diable de gascon me confondait par l'aisance de ses manières, et par son aplomb imperturbable.
Au moment où finissant un repas fort délicat, et très-bien entendu, nous prenions le café , Rastignac , qui distribuait des coups de tête à une foule de jeunes gens également recommandables par les grâces de leurs personnes et par l'élégance de leur mise, me dit, en voyant entrer un de ces dandys :
— Voici ton affaire î...
Et il fit signe à un gentilhomme cravaté merveilleusement bien et qui semblait cher-
31^ I.A PEATT DE CHAGRIN.
cher une table à sa convenance, de venir lui
parler.
Ce gaillard-là , me dit Rastignac à l'oreille,
est décoré pour avoir publié des ouvrages qu'il ne comprend pas... Il est chimiste, historien, romancier, publiciste; il a des quarts, des tiers, des moitiés dans je ne sais combien de pièces de théâtre, et il est ignorant comme la mule de don Miguel!... Ce n'est pas un homme, c'est un nom , une étiquette familière au public. Aussi, se garderait-il bien d'entrer dans ces cabinets, sur lesquels il y a cette inscription : Ici^ Von peut écrire soi-même. Il est fin à jouer tout un congrès; en deux mots, c'est un métis en morale , ni tout-à-fait probe ni complètement fripon. Mais... chut! il s'est déjà battu... Le monde n'en demande pas davantage et dit de lui : C'est un homme honorable.
— Eh bien, mon excellent ami, mon honorable ami, comment se porte Votre Intelligence? lui dit Rastignac, au moment où l'inconnu s'assit à la table voisine.
— Mais ni bien ni mal... Je suis accablé de travail!... J'ai entre les mains tous les matériaux nécessaires pour faire des mémoires
LA FEMME SANS CŒVB. 5î5
historiques, très-curieux, et je ne sais à qui les attribuer. Cela me tourmente, parce que, vraiment, les mémoires vont passer de mode.. .
— Sont-ce des mémoires contemporains, anciens , sur la cour?...
— Sur l'affaire du collier...
— N'est-ce pas un miracle ?... me dit Rastignac, en riant.
Et, se retournant vers le spéculateur:
— M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires les plus éminentes. Or, il avait, jadis, une tante fort bien en cour, marquise de plus; et, depuis deux ans, il travaille à une histoire royaliste de la révolution...
Puis, se penchant à l'oreille de ce singulier négociant, il lui dit :
— C'est un homme de talent, mais un niais... Il peut vous faire vos mémoires, au nom de sa tante, pour cent écus par volume.
— Le marché me va!... répondit l'autre en haussant sa cravate. — Garçon, mes huîtres?... donc!...
'— Oui, mais vous me donnerez vingt-cinq
louis de commission et lui paierez un volume d'avance, reprit Rastignac.
— Non , non. Je n'avancerai que cinquante écus pour être plus sûr d'avoir promplement mon manuscrit...
Rastignac me répéta cette conversation mercantile à voix basse ; et, sans me consulter :
— Nous sommes d'accord , lui répondit-il. — Quand pouvons-nous aller vous voir pour terminer cette affaire?...
— Eh bien , venez dîner ici , demain soir, à sept heures!...
Nous nous levâmes , Rastignac jeta de la monnaie au garçon , mit la carte à payer dans sa poche , et nous sortîmes. J'étais stupéfait de la légèreté, de l'insouciance avec laquelle il avait vendu ma respectable tante, la marquise de Monbauron...
— Je préfère m'embarquer pour le Brésil , et y enseigner aux Indiens, l'algèbre dont je ne sais pas un mot, plutôt que de salir le nom de ma famille!...
Rastignac m'interrompit par un éclat de rire.
— Es-tu béte ?. . Prends d'abord les cin-
quante écuset fais les mémoires... puis, quand ils seront achevés , tu refuseras de les mettre sous le nom de ta tante, — imbécile!... Madame de Monbauron , morte sur l'échafaud , ses paniers, sa considération, sa beauté , son fard, ses mules, valent bien plus de six cents francs... Si le libraire ne veut pas alors payer ta tante ce qu'elle vaut, il trouvera quelque vieux chevalier de Saint-Louis , ou je ne sais quelle fangeuse comtesse pour signer les mémoires...
— Oh! m'écriai -je, pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde?... Le monde a un envers bien salement ignoble!...
— Bon, répondit Rastignac, voilà de la poésie, et il s'agit d'affaires... Tu es un enfant!... Quant aux mémoires, le public les jugera. Quant à mon Proxénète littéraire, n'a-t-il pas dépensé huit ans de sa vie, et payé par de cruelles expériences, ses relations avec la librairie?... En partageant inégalement avec lui le travail du livre, ta part d'argent n'estelle pas aussi la plus belle?... Vingt-cinq louis sont une bien plus grande somme pour toi , que mille francs pour lui. — Tu peux bien écrire des mémoires historiques, œuvres d'art
5^g LA FBAU DE CHAORIW
si jamais il en fut, lorsque Diderot a fait six sermons pour cent écus...
— Enfin, lui dis-je tout ému, c'est pour moi une nécessité. Ainsi, mon pauvre ami, je le dois des remercîmens. Vingt-cinq louis me rendront bien riche.
— Et plus riche que tu ne penses, alors 1... reprit-il en riant. Si Marivault me donne une commission dans l'affaire, ne devines-tu pas qu'elle sera pour toi?
Je lui serrai la main.
— Allons au Bois de Boulogne, dit-il, nous y verrons ta comtesse ; et je te montrerai la jolie petite veuve que je dois épouser : une charmante personne, alsacienne, un peu grasse. Elle lit Rant, Schiller, Jean Paul, et une foule de livres hydrauUques... Elle a la manie de toujours me demander mon opinion. Je suis obligé d'avoir l'air de comprendre toute cette sensiblerie allemande , et de connaître un tas de ballades! Je n'ai pas encore pu la déshabituer de son enthousiasme littéraire... Elle pleure des averses à la lecture de Goethe , et je suis obligé de pleurer un peu, par complaisance... Vingt-cinq mille livres de rentes, mon cher, et le plus joli pied, la plus
LA FEiaOlE SANS CŒUR. 519
jolie inain de la terre !... Ah ! si elle ne disait pas mon anche eXprouiller pour mon ange et brouiller^ ce serait une femme accomplie.
INous vîmes la comtesse. Elle était brillante dans un brillant équipage; et, la coquette nous salua fort affectueusement en me jetant un sourire qui, alors, me parut divin et plein d'amour.
Ah! j'étais bien heureux!... Je me croyais aimé ; j'avais de l'argent , des trésors de passion et plus de misère... Léger, gai, content de tout, je trouvai la maîtresse de mon ami, charmante. Les arbres, l'air, le ciel, toute la nature semblait me répéter le sourire de Fœdora.
En revenant des Champs-Elysées, nous allâmes chez le chapelier, chez le tailleur de Rastignac ; en sorte que ma toilette me permit de quitter mon misérable pied de paix, pour passer à un formidable pied de guerre... Désormais , je pouvais sans crainte lutter de grâce et d'élégance avec les jeunes gens qui tourbillonnaient autour de Fœdora.
Je revins chez moi; je m'y enfermai, restant tranquille en apparence , près de ma lucarne; mais disant d'éternels adieux à mes
toits, vivant dans l'avenir, dramatisant ma vie, escomptant l'amour et ses joies... Ah! comme une existence peut devenir orageuse entre les quatre murs d'une mansarde!... L'âme humaine est une fée; elle métamorphose une paille en diamans; et, sous sa baguette , les palais enchantés éclosent comme les fleurs des champs sous les chaudes inspirations du soleil...
LA FEIKIMB SAZfS CŒUR. 52]
ZZTI.
Le lendemain, vers midi, Pauline frappa doucement à ma porte, et m'apporta... Devine quoi?...
Une lettre de Fœdora!
La comtesse me priait de venir la prendre au Luxembourg, pour aller, de là, voir ensemble le Muséum et le Jardin des Plantes... I. 3° cdii. ai
35Î LA PBAtr DE CHAaRxrr.
— Un commissionnaire attend la réponse... me dit-elle après un moment de silence.
Je griffonnai promptement une lettre de remerciement que Pauline emporta.
Je m'habillai, mais, au moment où, assez content de moi-même, j'achevais ma toilette? un frisson glacial me saisit à cette pensée :
Fœdora est-elle venue en voiture ou à pied ? Pleuvra-t-il , fera-t il beau ?
• — Mais, me dis-je, qu'elle soit à pied ou en voiture, est-on jamais certain de l'esprit fantasque d'une femme?... Elle sera sans argent, et voudra peut être donner cent sous à un petit Savoyard parce qu'il aura de jolies guenilles!...
J'étais sans un rouge liard et ne devais avoir de l'argent que le soir. Oh ! comme dans ces crises de notre jeunesse, un poète paie cher la puissance cérébrale dont le hasard l'a investi!... En un instant, mille pensées vives et douloureuses me piquèrent comme autant de dards!...
Je regardai le ciel par ma lucarne. — Le temps était fort incertain.
En cas de malheur, je pouvais bien prendre une voiture pour la journée; mais aussi,
LA rSMDIE SAT^S CŒUR. 3^3
ne tremblerais - je pas à tout moment , au milieu de mon bonheur, de ne pas rencontrer, Je soir, M. de Marivault?... Je ne me sentis pas assez fort pour supporter tant de craintes au sein de ma joie.
Alors, avec la certitude de ne rien trouver , j'entrepris une grande exploration à travers ma chambre. Cherchant des écus imaginaires jusques dans les profondeurs de ma paillasse, je fouillai tout; je secouai même de vieilles bottes, et, en proie à une fièvre nerveuse, je regardais mes meubles ^'un œil hagard. Aussi , comprendras-tu le d^»lire dont je fus animé lorsqu'en ouvrant le tiroirdematable à écrire que je visitaisavec cette espèce d'indolence dans laquelle nous plonge le désespoir, — j'aperçus, — collée contre une planche latérale, — tapie sournoisement, — mais propre, brillante, lucide, comme une étoile à son lever, — une belle et noble pièce de cent sous!... Ne lui demandant pas compte de son silence, de la cruauté dont elle était <:oupable en se tenant ainsi cachée , je la baisai comme un ami fidèle au malheur, exact à nous consoler, et je la saluai par un cri...
Ce cri trouva de l'écho; surpris, je me re-
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tournai brusquement et vis Pauline toute paie...
— J'ai cru, dit-elle d'une voix émue, que vous vous faisiez mal!... Le commissionnaire...
Elle s'interrompit, comme si elle étouffait.
— Mais ma mère l'a payé!... ajouta-t-elle. Puis elles'enfuit, enfantine et follette comme
un caprice. Pauvre petite!... Je lui souhaitai mon bonheur. En ce moment, il me semblait avoir, dans l'âme, tout le plaisir de la terre, et j'aurais voulu restituer aux malheureux la part que je croyais leur voler.
Nous avons presque toujours raison dans nos pressentimens d'adversité... La comtesse avait renvoyé sa voiture.
Par un de ces caprices que les jolies femmes ne s'expliquent pas toujours à elles-mêmes, elle voulait aller au Jardin des Plantes par les boulevards et à pied.
— Mais il va pleuvoir!,., lui dis-je.
Elle prit plaisir à me contredire; et, par hasard, il fit beau pendant tout le temps que nous marchâmes dans le Luxembourg; mais, quand nous sortîmes, un gros nuage, dont j'avais maintes fois épié la marche avec une secrète inquiétude, laissa tomber quelques
LA. rcBiniB sahs cœur. 325
gouttes d'eau. — Nous montâmes dans uii fiacre, et lorsque nous eûmes atteint les boulevards, la pluie cessa. — Le ciel capricieux avait repris sa sérénité.
Je voulus renvoyer la voiture en arrivant
au Muséum. Fœdora me pria de la garder
Que de tortures!...
Mais causer avec elle en comprimant un secret délire qui, sans doute, se formulait sur mon visage , par quelque sourire niais et arrêté... Errer dans le Jardin des Plantes, en parcourir les allées bocagères et sentir son bras appuyé sur le mien... Il y eut dans tout cela je ne sais quoi de fantastique : c'était un. rêve en plein jour.
Cependant, ses mouvemens, soit en marchant, soit en nous arrêtant, n'avaient rien (le doux ni d'amoureux, malgré leur apparente volupté. Quand je cherchiiis à m'associer en quelque sorte à l'action de sa vie , je rencontrais en elle une intime et secrète vivacité, je ne sais quoi de saccadé , d'excentrique. Les femmes sans âme n'ont rien de moelleux dans Içurs gestes. Aussi, nous n'étions unis, ni par • une même volonté, ni par un même pas. Il n'exisle point de mots pour rendre ce désac-
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cord matériel de deux êtres, car nous ne sommes pas encore habitués à reconnaître une pensée dans le mouvement. Ce phénomène de notre nature se sent instinctivement, il ne s'exprime pas.
Pendant ces violens paroxismes de ma passion, reprit Raphaël après un moment de silence, et comme s'il répondait à une objection qu'il se fût faite à lui-même, je n'ai pas disséqué mes sensations, analysé mes plaisirs, ni supputé les battemens de mon cœur, comme
un avare examine et pèse ses pièces d'or
Oh! non, l'expérience jette aujourd'hui ces tristes lumières sur les événemens passés, et le souvenir m'apporte ces images, comme les flots de la mer restituent capricieusement à la grève , par un beau temps , les débris d'un naufrage.
— Vous pouvez me rendre un service assez important , me dit-elle en me regardant d'un air confus; et, après vous avoir confié mon antipathie pour l'amour, je me sens plus libre, en réclamant de vous un bon office au nom • de l'amitié... N'aurez-vous pas, reprit-elle en riant, beaucoup plus de mérite à ra'obliger aujourd'hui...
Je la regardais avec douleur. N'éprouvant rien près de moi, elle était pateline et non pas affectueuse; elle me paraissait jouer un rôle en actrice consommée; puis , tout à coup son accent, un regard, un mot réveillaient mes espérances... Mais si mon amour ranimé se peignait, alors, dans mes yeux, elle en soutenait les rayons sans que la clarté des siens s'en altérât. Ils semblaient comme ceux des tigres avoir été doublés par une feuille de métal. En ces momens-là, je la détestais...
— La protection du duc de N***, dit-elle , en continuant avec des inflexions de voix pleines de câlinerie, me serait très-utile auprès d'une personne toute-puissante en Russie et dont l'intervention est nécessaire pour me faire rendre justice dans une affaire qui, tout à la fois, concerne ma fortune et mon état dans le monde. Le duc de N*** n'est-il pas
votre cousin? Une lettre de lui déciderait
tout,..
— Je vous appartiens, lui répondis-je. — Ordonnez...
— Vous êtes bien aimable!... reprit-elle en me serrant la main. Venez dîner avec moi, je vous dirai tout comme à un confesseur...
Cette femme si méfiante, si discrète et à laquelle personne n'avait entendu dire un mot sur ses intérêts, allait donc me consulter!...
— Oh! combien j'aime maintenant le silence que vous m'avez imposé!... m'écriais-je. Mais j'aurais voulu quelque épreuve plus rude encore!....
En ce moment, elle accueillit l'ivresse de mes regards, et ne se refusa point à mon admiration! Elle m'aimait donc!...
Nous arrivâmes chez elle, et, fort heureusement, le fond de ma bourse put satisfaire le cocher. 3e passai délicieusement la journée, seul avec elle. C'était la première fois que je pouvais la voir ainsi. Jusqu'à ce jour, le monde et sa gênante politesse, et ses façons froides nous avaient toujours séparés, même pendant ses somptueux dîners. Mais alors, j'étais chez elle, comme si j'eusse vécu sous son toit; je la possédais pour ainsi dire; et ma vagabonde imagination, brisant les entraves, arrangeant les événemens à sa guise , me plongeait dans les délices d'un amour heureux. Me croyant son époux, je l'admirais occupée de petits détails; j'éprouvais même du bonheur à lui voir ôter son schall, son chapeau. Elle me laissa seul
un moment, et revint les cheveux arrangés, charmante... Enfin, sa jolie toilette avait été faite pour moi!... Pendant le dîner, elle me
prodigua ses attentions Oh! comme elle
était femme! Elle déployait des grâces infinies dans mille choses qui semblent des riens et qui, cependant, sont la moitié de la vie.
Quand nous fûmes tous deux devant un foyer pétillant, assis sur la soie, environnés des plus désirables créations d'un luxe oriental, et que je vis, là, si près de moi, cette femme dont la beauté célèbre faisait palpiter tant de cœurs, cette femme si difficile à conquérir, me parlant, me rendant Tobjet de toutes ses coquetteries, ma voluptueuse félicité devint presque de la souffrance. Me souvenant, pour mon malheur, de l'importante affaire que je devais conclure, je voulus aller au rendez -Vous qui m'avait été donné la veille.
— Quoi, déjà?... dit-elle en me voyant prendre mon chapeau.
Elle m'aimait!... Je le crus, du moins, en l'entendant prononcer ces deux mots d'une voix caressante. Alors, pour prolonger moa
extase, j aurais volontiers troqué deux années de ma vie contre chacune des heures qu elle voulait bien m'accorder. Mon bonheur s'augmenta de tout l'argent que je perdais!... Il était minuit quand elle me renvoya.
LA FEMMB SANS OCEUR. 531
ZZTII.
NÉANMOINS, le lendemain, mon héroïsme me coûta bien des remords. Craignant d'avoir manqué l'affaire des mémoires, devenue si capitale pour moi, je courus chez Rastignac, et nous allâmes surprendre à son lever le titulaire de mes travaux futurs.
M. Marivault me lut un petit acte après la
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signature duquel il me compta cinquante écus. Il ne fut point question de ma tante, et nous déjeunâmes tous les trois.
Quand j'eus payé mon nouveau chapeau , soixante cachets de dîners à trente sous et mes dettes, il ne me resta plus que trente francs. Mais toutes les difficultés de la vie s'étaient aplanies pour quelques jours; et, si j'avais voulu écouter Rastignac, je pouvais avoir des trésors en adoptant avec franchise le système anglais. Il voulait absolument m'établir un crédit et me faire faire des emprunts, prétendant que les emprunts soutiendraient le crédit. Selon lui, l'avenir était, de tous les capitaux du monde , le plus considérable et le plus solide.
En hypothéquant ainsi mes dettes, sur de futurs conlingens , il donna ma pratique à son tailleur, artiste, qui, comprenant le jeune homme ^ dut me laisser tranquille jusqu'à mon mariage...
De ce jour, je rompis avec la vie monastique et studieuse que j'avais menée pendant trois ans. J'allai fort assidûment chez Fœdora, lâchant de surpasser en impertinence, les im pertinens ou les héros de coterie qui s'y trou-
LA FEMME SANS GŒTTR. 7i%^
valent; et, croyant avoir échappé pour toujours à la misère, je recouvrai ma liberté d'esprit , j'écrasai mes rivaux , je passai pour un homme plein de séductions, prestigieux, irrésistible.
Cependant les gens habiles disaient en parlant de moi :
— Un garçon aussi spirituel ne doit avoir de passions que dans la tête !...
Ils vantaient charitablement mon esprit aux dépens de ma sensibilité.
— Est-il heureux de ne pas aimer ! s'écriaientils. S'il aimait, aurait-il autant de gaieté, de verve!...
Ah! j'étais cependant bien amoureusement stupide en présence de Fœdora î Seul avec elle, je ne savais rien lui dire ; ou , si je parlais , je médisais de l'amour, j'étais tristement gai comme un courtisan qui veut cacher un cruel dépit...
Enfin, j'essayai de me rendre indispensable à sa vie , à son bonheur, à sa vanité. J'étais tous les jours près d'elle, son esclave, son jouet, sans cesse à ses ordres; et je revenais chez moi pour y travailler pendant toutes les
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nuits, ne dormant guères que deux ou trois heures de la matinée.
Mais n'ayant pas, comme Rastignac, Thabitude du système anglais, je me vis bientôt sans un sou. Alors, mon cher ami, fat sans bonnes fortunes, élégant sans argent, amoureux anonyme, je retombai dans cette vie précaire, dans ce froid, ce profond malheur soigneusement caché sous les trompeuses apparences du luxe, et je ressentis mes souffrances premières, mais moins aiguës; je m'étais familiarisé sans doute avec leurs terribles crises... Souvent, les gâteaux et le thé, si parcimonieusement offerts dans les salons, étaient ma seule nourriture; et quelquefois, les somptueux dîners de la comtesse me sustentaient pendant deux jours.
J'employai tout mon temps, mes efforts et ma science d'observation à pénétrer plus avant dans l'impénétrable caractère de Fœdora.
Jusqu'alors, l'espérance ou le désespoir avaient influencé mon opinion, et je voyais tour à tour en elle, la femme la plus aimante ou la plus insensible de son sexe; mais ces alternatives de joie et de tristesse devinrent