‹ Romans et contes philosophiquesChapitre 26 sur 28 · I. 3^ «Mit · texte numérisé non relu

I. 3^ «Mit

avoir ce qu'on nomme bon ton dans le monde, ne faut-il pas savoir s'oublier pour les autres; mettre dans sa voix et dans ses gestes une ineffable douceur; eh bien! chez elle, l'oubli d'elle-même était fausseté ; la politesse , servitude; et, ses manières manquaient de cette aisance qui procède du cœur et que l'éducation première peut seule suppléer.

Ses paroles emmiellées étaient , pour les autres , l'expression de la bienfaisance et de la bonté; son exagération , de la chaleur , de l'enthousiasme ; mais , ayan t étudié ses grimaces et dépouillé l'être intérieur de cette frêle écorce dont se contente le monde , je n'étais plus dupe de ses singeries ; je connaissais bien son âme de chatte; et quand un niais la complimentait, la vantait, j'avais honte pour elle... Et je l'aimais toujours!... Et rien de tout cela ne m'épouvantait !... J'espérais fondre ces glaces sous les ailes d'un amour de poète; et, si je pouvais, une fois, ouvrir son cœur aux tendresses de la femme, si je lui faisais comprendre la sublimité des dévouemens, alors je la voyais parfaite... Elle devenait un ange... Je l'aimais en homme, en amant, en artiste, quand il fallait ne pas l'aimer pour l'obtenir. Un fat

LA FCr^CSE SANS CŒUR. 539

bien gourmé, calculateur, aurait triomphé , peut-être!... Vaine, artificieuse, elle eût sans doute entendu le langage de la vanité, se serait laissé entortiller dans les pièges d'une intrigue; elle eût été dominée par un homme sec et froid.

Des douleurs acérées entraient jusqu'au vif dans mon âme, quand elle me révélait naïvement son effroyable égoïsme. Je la voyais avec douleur seule un jour dans la vie et ne sachant à qui tendre la main, ne rencontrant pas de regards amis où reposer les siens...

Un soir, j'eus le courage de lui peindre, sous des couleurs chaudes et animées, sa vieillesse déserte, vide et triste. A l'aspect de cette épouvantable vengeance de la nature trompée , elle me répondit par un mot atroce :

— J'aurai toujours de la fortune !... Eh bien! avec de For nous pouvons toujours créer autour de nous les sentimens qui sont nécessaires à notre bien-être.

Je me levai ; je sortis foudroyé par la logique de ce luxe , de ces femmes , de ce monde dont j'étais si sottement idolâtre. Je n'aimais pas Pauline pauvre; Fœdora, riche, n'avaitelle pas le droit de repousser Raphaël ?... Notre

340 Z-A PEAU DB CHAORIN.

conscience est un juge infaillible , quand nous ne l'avons pas encore assassinée !...

— Fœdora , me criait une autre voix sophistique, n'aime ni ne repousse personne. Elle est libre ; mais elle s'est donnée pour de l'or. Amant ou époux, le comte russe l'a possédée. Elle aura bien une tentation dans sa vie!... — Attends-la!...

Elle n'était ni vertueuse ni fautive ; elle vivait loin de l'humanité , dans une sphère à elle : enfer ou paradis... Mystère femelle, vêtu de cachemire et de broderies , la comtesse mettait en jeu tous les sentimens humains dans mon cœur ; orgueil, fortune, amour, curiosité.

XA rfiMME SANS GŒITB. 541

ZZTII.

Un caprice de la Mode ou cette envie de paraître original qui nous poursuit tous , avait amené la manie de vanter un petit spectacle du boulevard; et, la comtesse ayant témoi-gné le désir de voir la figure enfarinée d'un acteur qui faisait les délices de quelques gens d'esprit , j'avais obtenu l'bonneur de la con-

duire à la première représentation de je ne sais quelle mauvaise farce.

La loge coûtait à peine cent sous; mais, je ne possédais pas un traître liard. Ayant encore un demi-volume de mes mémoires à écrire, je n'osais pas aller mendier un secours à M. Marivault; et Rastignac , ma providence, était absent.

Cette gêne constante maléficiait toute ma vie.

Une fois déjà, au sortir des Bouffons, Fœdora m'avait, par une horrible pluie, fait avancer une voiture , sans que je pusse me soustraire à son obligeance de parade. Elle n'admit aucune de mes excuses , ni mon goût pour la pluie, ni mon envie d'aller au jeu. Elle ne devinait pas mon indigence dans l'embarras de mon maintien, dans mes paroles tristement plaisantes. Mes yeux rougissaient: mais comprenait-elle un regard?... Ah! la vie des jeunes gens est soumise à de singuliers caprices !..i

Pendant le voyage, chaque tour de roue réveilla dans mon âme des pensées chaudes qui me brûlèrent le cœur; j'essayai de détacher une planche au fond de la voiture, espérant me glisser et rester sur le pavé; puis,

rencontrant des obstacles invincibles, je me pris à rire convulsivement, et demeurai dans un calme morne, hébété comme un homme au carcan.

Heureusement à mon arrivée au logis, Pauline, aux premiers mots que je balbutiai, m'interrompit en disant:

— Si vous n'avez pas de monnaie...

Ah! la musique de Rossini n'était rien auprès des paroles prononcées en ce moment par cette jeune fille.

Mais revenons aux Funambules. Pour pouvoir y conduire la comtesse, je pensai à mettre en gage le cercle d'or dont le portrait de ma mère était environné. Quoique le Mont-de- Piété se fût toujours dessiné dans ma pensée comme une des portes du bagne, il valait encore mieux y porter mon lit moi-même plutôt que de solliciter une aumône. Le regard d'un homme auquel vous demandez de l'argent fait

tant de mal! Et il y a des emprunts qui

nous coûtent notre honneur, comme il y a des refus qui, dans une bouche amie, nous enlèvent une dernière illusion!...

Je trouvai Pauline travaillant toute seule. Sa mère était couchée. Jetant un regard furtif

sur le lit dont les rideaux étaient légèrement relevés, je crus voir madame Gaudin profondément endormie en apercevant, au milieu de l'ombre, son profil calme et jaune imprimé sur l'oreiller.

— Vous avez du souci ? . . . me dit Pauline en quittant son' pinceau.

— Ecoutez, ma pauvre enfant, lui répondis-je en m'asseyant près d'elle , vous pouvez me rendre un grand service.

Elle me regarda d'un air si heureux que je tressaillis.'

— M'aimerait-elle?... me dis -je en la contemplant.

— Pauline?...

Elle leva la tête et baissa les yeux. Alors Je l'examinai , pensant pouvoir lire dans son cœur comme dans le mien , tant sa physionomie était naïve et pure.

— Vous m'aimez? lui dis-je.

— Ah ! je crois bien !... s'écria-t-elle en riant.

Elle ne m'aimait pas.

Son accent moqueur et la gentillesse du geste qui lui échappa peignaient seulement une folâtrerie de jeune fille.

Alors, je lui avouai ma détresse et l'embar-

ras dans lequel je me trouvais, et je la priai de m'aider à en sortir.

— Comment, monsieur Raphaël! dit -elle , vous ne voulez pas aller au Mont -de -Piété , et vous m'y envoyez!...

Je rougis, confondu par la logique d'un enfant.

— Oh ! j'irais bien !... dit-elle en me prenant la main, comme si elle eût voulu compenser par une caresse la sévérité de son exclamation ; mais la course est inutile. Ce matin , en faisant votre chambre , j'ai trouvé derrière le piano deux pièces de cent sous qui s'étaient glissées à votre insu entre le mur et la barre ; et je les ai mises sur votre table.

— Puisque vous devez bientôt recevoir de l'argent, monsieur Raphaël, me dit la bonne mère en montrant sa tête entre les rideaux, je puis bien vous prêter quelques écus en attendant...

— Oh! Pauline!... m'écriai-je en lui serrant la main , je voudrais être riche !...

— Bah ! pourquoi faire?... dit - elle en secouant la tête par un geste mutin.

Sa main , tremblant dans la mienne , répondait à tous les battemens de mon cœur.

346 LA PEAU DE GHAORXir.

Elle retira vivement ses doigts; puis, examinant les miens ;

— Vous épouserez une femme riche!... ditelle. Mais elle vous donnera bien du chagrin... — Ah ! Dieu ! elle vous tuera... J'en suis sûre.

II y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles superstitions qu'elle tenait de sa mère.

— Vous êtes bien crédule, Pauhne!

— Oh! bien certainement ! dit - elle en me regardant avec terreur, la femme que vous aimez vous tuera!...

Puis, elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en laissant paraître une vive émotion, et ne me regarda plus. En ce moment , j'aurais bien voulu croire à des chimères!... Un homme n'est pas tout-à-fait misérable quand il est superstitieux; une superstition est une espérance.

Retiré dans ma chambre , je vis en effet deux nobles écus dont la présence me parut mexphcable.

Au sein des pensées confuses du premier sommeil , je tâchai de vérifier mes dépenses pour me justifier cette trouvaille inespérée;

mais je m'endormis perdu en d'inutiles calculs!...

Le lendemain , Pauline vint me voir , au moment où je sortais pour aller louer la loge.

-^ Vous n'avez peut - être pas assez de dix francs , M. Raphaël, me dit en rougissant cette bonne et aimable fille ; ma mère m'a chargé de vous offrir cet argent. — Prenez , prenez!... ajouta - 1 - elle en jetant trois écus sur ma table et se sauvant.

Je la retins; puis, séchant les larmes qui roulaient dans mes yeux :

— Pauline, lui dis-je, vous êtes un ange.... L'argent me touche bien moins que l'admirable pudeur de sentiment avec laquelle vous me l'offrez... Ah! je désirais une femme riche , élégante , titrée... Eh bien ! maintenant , je voudrais posséder des millions et rencontrer une jeune fille pauvre comme vous , et comme vous riche de cœur, je renoncerais à une passion fatale qui me tuera 1... Vous aurez peutêtre raison!...

— Assez ! dit-elle.

Puis, elle s'enfuit en chantant, et sa voix de rossignol, ses roulades fraîches retentirent dans l'escalier.

— Est-elle heureuse de ne pas aimer encore !... me dis-je en pensant aux tortures que je souffrais depuis quelques mois.

Les quinze francs de Pauline me furent bien précieux. En partant, Fœdora, songeant aux émanations populacières de la salle où nous devions rester pendant quelques heures , regretta de ne pas avoir un bouquet. J'allai lui chercher des fleurs; je lui apportai ma vie, et toute ma fortune !... J'eus à la fois des remords et des plaisirs , en lui donnant un bouquet dont le prix me révéla tout ce que la galanterie superficielle en usage dans le monde avait de dispendieux.

— Merci ! dit-elle.

Bientôt elle se plaignit de l'odeur un peu trop forte d'un jasmin du Mexique; puis, elle éprouva un intolérable dégoût en voyant la salle , en se trouvant assise sur de dures banquettes. Elle se plaignit d'être là... Et cependant elle était près de moi... Elle voulut s'en aller ; elle s'en alla.

M'imposer des nuits sans sommeil, avoir dissipé deux mois de mon existence et ne pas lui plaire !... Ah! jamais ce démon ne fut plus gracieux et plus insensible. Pendant la route ,

assis près d'elle, dans un étroit coupé, je respirais son souffle , je pouvais toucher son gant parfumé, je voyais distinctement les trésors de sa beauté ; je sentais une vapeur douce comme l'iris : toute la femme et point de femme.

En cemoment, un trait de lumière m'illumina cette vie mystérieuse. Je pensai tout à coup à la princesse Brambilla d'Hoffmann , à Fragoletta, capricieuses conceptions d'artiste, dignes de la statue de Polyclès. Je croyais voir ce monstre qui, tantôt officier, dompte un cheval fougueux ; tantôt jeune fille , se met à sa toilette et désespère ses amans ; puis , amant, désespère une vierge douce et modeste. Ne pouvant plus résoudre autrement Fœdora, je lui racontai cette histoire fantastique ; mais , en elle, rien ne décela sa ressemblance avec cette poésie de l'impossible.

Elle s'en amusa de bonne foi , comme un enfant écoutant une, fable des Mille et une I^uits.

— Alors , me disais-je en revenant chez moi , pour résister à l'amour d'un homme de mon âge, à la chaleur communicative de ce puissant fanatisme , à cette belle contagion de l'âme ,

350 ^A PEAU DE GHAGRXt?.

Fœdora doit être gardée par quelque mystère. Peut-être, semblable à lady Delacour, est-elle dévorée par un cancer? Sa vie est sans doute une vie artificielle !

A cette pensée, j'eus froid. Mais bientôt, je formai le projet le plus extravagant et le plus raisonnable en même temps auquel un amant puisse jamais songer. Pour examiner cette femme corporellement comme je l'avais étudiée intellectuellement , pour la connaître enfin tout entière, je résolus de passer une nuit chez elle, dans sa chambre, à son insu.

Voici comment j'exécutai cette entreprise qui me dévorait l'âme et la pensée comme un désir de vengeance mord le cœur d'un moine corse.

ZZTIII.

FoEDORA réunissait, chez elle, aux jours de réception, une assemblée trop nombreuse pour qu'il fût possible au portier d'établir une balance exacte entre les sorties et les entrées. Assuré par cette réflexion de pouvoir rester dans la maison sans y causer de scandale, j'attendis impatiemment, pour accom-

5o2 X.A PEAU DE CHA6RXM.

plir mon dessein , la prochaine soirée de la comtesse.

En m'habillant,je mis dans la poche de mon gilet, un petit canif anglais, à défaut de poignard. Trouvé sur moi , cet instrument littéraire n'avait rien de suspect; et, ne sachant pas jusqu'où me conduirait ma résolution romanesque, je voulais être armé: une lame de canif doit bien aller jusqu'au cœur.

Lorsque les salons commencèrent à se remplir, j'allai dans la chambre à coucher, pour y examiner les localités. Les persiennes et les volets en étaient fermés. C'était un premier bonheur. Présumant que la femme de chambre pourrait venir pour détacher les rideaux drapés aux fenêtres, je voulus les faire tomber et lâchai les embrasses. Je risquais beaucoup en me hasardant à faire ainsi le ménage par avance ; mais je m'étais soumis à tous les périls de ma situation , et les avais froidement calculés.

Vers minuit, je vins me cacher dans l'embrasure d'une fenêtre et je m'y tapis dans le coin le plus obscur. Pour ne pas laisser voir mes pieds, j'essayai de les poser sur la plinthe de la boiserie, et de me tenir en l'air le dos

appuyé contre le mur en me cramponnant à l'espagnolette. Après une étude approfondie de mon équilibre, de mes points d'appui et de l'espace qui me séparait des rideaux, je parvins à me familiariser avec les difficultés de ma position. J'étais sûr de pouvoir demeurer là sans être découvert, si les crampes, la toux et les éternuemens me laissaient tranquille. Alors, pour ne pas me fatiguer inutilement , je me tins debout en attendant le moment critique pendant lequel je devais res^ ter suspendu comme une araignée dans sa toile. La moire blanche et la mousseline des rideaux, formant devant moi de gros plis semblables à des tuyaux d'orgue, j'y pratiquai des trous avec mon canif et les disposai de manière à tout voir par ces espèces de meurtrières.

J'entendis vaguement le murmure des salons, les rires des causeurs, leurs éclats de voix. Ce tumulte vaporeux , cette sourde agitation diminua par degrés; puis, quelques hommes vinrent prendre leurs chapeaux, placés, près de moi , sur la commode de la comtesse. Quand ils froissaient les rideaux, je frissonnais en pensant aux distractions , aux

Page 1