‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 45 sur 146 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

inutiles! Thonneur est ton geôlier, et je ne saurais prendre sur moi de te conseiller une lâcheté. Seulement, quand je vois de pareilles extravagances envahir la place des devoirs sérieux, je ne puis m'empêcher d'en être révolté. Voilà pourtant ce qu'à force d'en exagérer l'importance notre époque aura fait de l'amour! Voilà le résultat de toutes ces belles doctrines qui, à force d'ex, ter la passion, ont attaché des poids de cent livres aux ailes de la fantaisie, et fait d'un épisode l'histoire de la vie tout entière, c'est-à-dire d'un i distraction une tâche, et d'un passetemps un martyre ! Et puis nous avons la prétention d'avoir divinisé l'amour ! Il est très-vrai que nos pères s'y prenaient autrement; en aimaient-ils moins bien? Je ne le pense pas.

Rien de nouveau dans ce Paris. Les voitures roulent, les théâtres jouent, le soleil se lève absolument comme si tu étais le plus libre, le plus heureux des hommes. Dans ce groupe d'oisifs, de sots et de méchants qui s'appelle modestement le monde, on s'est occupé, huit jours durant, de ton aventure. Qu'a-t-on dit? que n'a-t-on pas dit? Je te fais grâce des suppositions et des commentaires. Les uns t'ont blâmé, les autres t'ont plaint ; il s'est trouvé des gens pour envier ton bonheur. Les femmes ont été sans pitié pour Arabelle. C'était inévitable : les femmes n'ont d'indulgence entre elles que pour les faiblesses cachées; elles redoutent le bruit comme un traître, l'éclat comme un dénonciateur. M. deRouèvres n'a point reparu; son hôtel est désert et fermé. On s'épuise encore à cette heure en conjectures sur sa disparition. Ceux-ci présument qu'il est allé prendre du

service en Espagne ;ceux-là, qu'il voyage en Orient; d'autres, qu'il se bat en Afrique. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ici nul n'en sait là-dessus plus long que moi, qui n'en sais rien.

Que puis-je pour toi? Dis un mot. Mon amitié souffre de son repos et s'indigne de son impuissance.

FERNAND DE PEVENEY A KARL STEIN

Tu ne peux rien pour ma délivrance, mais tu peux me faire passer une fleur à travers les barreaux de ma fenêtre. Ami, puisque tu m'aimes et que tu m'es dévoué, aie pitié d'une fantaisie de mon cœur. Si rien ne t'empêche et ne te retient, prends la poste et va passer quelques jours à Peveney. La lettre ci-jointe t'ouvrira la porte de mon petit manoir et t'y installera en maître. Ce voyage te plaira. Ma Bretagne, belle en toute saison, est belle surtout vers la fin de l'automne. Peut-être aussi te sera-t-il doux de connaître les lieux où j'ai vécu, de vivre où je m'étais promis de vieillir en paix, au sein du bonheur. Il est impossible que tu ne trouves pas quelque charme à visiter le nid de mes rêves envolés. Le coin de terre qui nous parle d'un être aimé en dit plus à notre âme que tous les monuments consacrés par Thisioire* Quoi qu'il t'en semble, prête-toi avec bonté aux enfantillages d'un esprit chagrin. Tu dessines un peu, n'est-ce pas ? Le soir, avant la tombée de la nuit, suis le chemin qui conduit àMondeberre ; rôde discrètement autour du parc ; tâche d'apercevoir, par quelque éclaircie du feuillage, une jeune et blonde figure : si tu la vois, saisis ses traits au vol, fixe-les

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