‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 59 sur 146 · DEUXIEME PARTIE. i · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. i

pour qu'il pût craindre de rencontrer madame de Mondeberre ou sa fille. Il alla s'asseoir sur le banc de pierre qu'abritaient, comme autrefois, les touffes embaumées des lilas et des faux ébéniers. Il était perdu depuis près d'une heure dans un abîme de réflexions, lorsqu'il entendit un bruit de voix et un frôlement de robes qui paraissaient se diriger vers lui. Il se leva et n'eut que le temps, pour ne pas être vu, de se cacher derrière le massif de fleurs et de verdure. A la clarté bleue des étoiles, moins encore qu'au cri de son âme, il reconnut Alice et madame de Mondeberre, qui vinrent s'asseoir à sa place. Elles demeurèrent d'abord silencieuses , comme absorbées dans la contemplation mélancolique du ciel vaste et pur qui étincelait sur leurs têtes. Il faisait une de ces nuits plus belles que les plus beaux jours. Les haies s'égayaient, dans l'ombre, de mille petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids ; les fleurs s'ouvraient pour recevoir le pollen amoureux que leur portait la brise; les rainettes chantaient au loin sur le bord de l'eau; plus rapprochées, les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles

«Que cette nuit est belle !» dit enfin Alice d'une voix douce et triste qui fit tressaillir Fernand.

Madame de Mondeberre attira sa fille sur son sein et l'y tint longtemps embrassée.

((Mon enfant, dit-elle après un moment de silence en renouant sans doute un entretien fraîchement brisé, je crains que ton cousin n'ait raison. Tu sais, ma fille bien-aimée, si je voudrai jamais contrarier tes goûts et forcer tes inclinations. Tu sais aussi, unique et cher trésor, si je suis heureuse de te pos-

séder tout entière, si ma tendresse s'effraye seulement à la pensée décéder une part delà tienne. Mais je vieillis, ma santé se perd, je ne voudrais pas mourir sans te voir appuyée sur un cœur dévoué.

— Nous vivrons et nous mourrons ensemble, répondit Alice en se pressant contre sa mère.

— Enfant, reprit madame de Mondeberre passant ses mains caressantes sur les cheveux de la blonde tête ; ta vie commence à peine ; c'est à moi de partir la première. Ne te révolte pas, écoute-moi patiemment, mon Alice. Il faudra bien un jour nous séparer. Te laisserai-je seule, sans appui, sur la terre? Fille de mon amour, que dirai-jeà ton père lorsqu'il me demandera compte de ton bonheur?

— Tu lui diras, ma noble mère, répondit avec orgueil mademoiselle de Mondeberre, que tu m'as enseigné, moins par tes leçons que par ton exemple, à chérir et à honorer sa mémoire. Tu lui diras que tu n'as vécu que pour moi seule, que tu m'as élevée dans l'amour du beau et de l'honnête. Tu lui diras que tu m'as fait un cœur à l'image du tien.

— 0 mon enfant î s'écria la veuve d'une voix émue, tu ne vois pas que cette tendresse passionnée que tu me rends m'abreuve en même temps de délices et d'amertume. Parfois je me reproche d'absorber à mon profit ta destinée, qui pourrait être belle ; souvent je m'interroge avec effroi. Ma fille, es-tu sûre que ta jeunesse n'élèvera jamais la voix pour me maudire ? Es-tu sûre que tu ne m'accuseras pas un jour de t'avoir ensevelie dans ma solitude et associée à mon veuvage ?

— Tais-toi, tais-toi, ma mère I »

Page 1