‹ Romans et nouvellesChapitre 10 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

délices la brume fine et glacée que le vent lui soufflait au visage ; il s'enivra des brouillards de la Seine. Jamais le ciel embaumé des prairies ne lui avait semblé plus joyeux ni plus pur qu'en cet instant l'atmosphère humide et sombre qui pesait sur Paris et l'enveloppait comme un linceul. Libre! libre eutin ! Sa liberté coûtait bien des pleurs, mais sa joie de prisonnier qui voit tomber ses chaînes ne fut altérée par aucun remords, et l'image de Marianna ne vint point en troubler l'ivresse. George était une de ces natures de fer que parfois la jeunesse dore d'un éclat passager, mais auxquelles le frottement du monde ne laisse que le rude métal avec lequel Dieu les a façonnées. L'expérience de la vie avait développé chez lui une logique froide et tranchante, inaccessible à la passion. Fataliste en amour, il supposait dans l'ordre moral une série de faits nécessaires, tout aussi inévitables que les phénomènes de la nature extérieure, et sa conscience n'admettait pas qu'en brisant la vie d'une femme, ainsi qu'il venait de le faire, un homme pût être plus coupable que l'orage qui brise une fleur. Système merveilleux pour absoudre l'égoïsme et l'ingratitude ! S'il est de nobles âmes chez lesquelles la douleur, au lieu de les tarir, ravive toutes ki nobles sources, il en est d'autres aussi, moins pures ot moins divines, que la souff'rance dessèche, et qui se pétrifient dans leurs larmes. Pareilles à la menthe et à la verveine, plus on foule aux pieds les premières, plus elles exhalent leurs suaves'odeurs. Les autres ressemblent à res plantes moins généreuses

qui parfument la main qui les caresse, mais qui, écrasées une fois, ne donnent plus que des senteurs amères.

L'enivrement de Bussy fut court; le souvenir d'Henry se glissa bientôt, comme un ver rongi-ur, dans sa joie. Tous deux étaient nés sous le même ciel, dans la même ville, presque sous le môme toit. Leurs familles avaient été unies entre elles par une de ces affections qui naissent porte à porte et se transmettent de génération en génération : affections héréditaires qu'on ne rencontre guère qu'en province, où toutefois elles sont plus rares que les haines, les inimitiés et les divisions de tout genre qui peuplent les quatre-vingt-six départements de Guelfes et de Gibelins, de Capuletset deMontaigus. Leurs mères avaient joué dans le même berceau. Toutes deux s'étaient mariées à la même époque, avec l'espoir d'unir un jour le fils et la fille qui devaient naître infailliblement et tout exprès pour ce double hymen. Les mariages projetés de si loin ont naturellement peu de chances d'aller à l'église. L'une d'elles mourut en donnant la vie à un fils ; l'autre adopta ce fils dans sa tendresse, et George put croire qu'il n'avait paj perdu sa mère. Madame Felquères semblait destin -c à ne jamais connailre autrement les joies de îa maternité, lorsqu'elle sentit remuer dans ses f/ancs le fruit tardif d'une union qui n'en espérait plus. Henry vit le jour : deux lustres et plus avaient passé déjà sur le front du jeune Bussy. Par une étrange fatalité, les deux mères devaient mourir de la même mort. Madame

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