CHAPITRE I
— Mon enfant, accompagnez-moi, lui dit-elle. Sa démarche était chancelante. Près de franchir
le seuil, elle abandonna brusquement le bras qui la soutenait, et, revenant encore une fois à Bussy :
— George, lui dit-elle avec dignité, nous ne pouvons nous quitter ainsi ; séparons-nous, mais noblement. Que cette heure soit l'Iieure suprême; mais laissez tomber sur moi un mot de consolation, et ce cœur que vous avez brisé tressaillira encore d'allégresse. S'il est vrai que vous m'ayez aimée, s'il est vrai que j'aie mis dans votre vie quelques joies dont le souvenir vous soit cher, George, au nom de cet amour que je n'ai pas su garder, au nom de ces joies qui sont ma gloire et ma richesse, regardezmoi sans colère, et, si je vous ai fait du mal, dites que vous me pardonnez.
George était une nature brusque, emportée, mais ni méchante ni cruelle. Il ne s'était résigné au rôle odieux qu'il venait de jouer qu'après avoir épuisé tous les remèdes indulgents. La nécessité seule l'avait poussé aux moyens extrêmes. Las de souffrir, souffrant surtout des tortures de sa victime, dominé d'ailleurs par des exigences qui n'étaient plus celles de l'amour, il s'était dit que mieux valait en finir d un seul coup que de traîner sur les cailloux, à travers les ronces, deux existences misérables : il s'arma d'un féroce courage, et la pitié, autant que l'égoïsme, le fit impitoyable. Et puis, il faut convenir que parfois la victime abuse tellement de la patience du bourreau, qu'il est impossible à l'indifférence la plus philosophique d'échapper, en luttant
contre les obsessions do l'amour, à une certaine irritabilité nerveuse qui prend toutes les allures d'un tempérament brutal. Les femmes elles-mêmes n'en sont point exemptes; seulement, d'une organisation plus faible et plus tendre que la nôtre, elles osent rarement nous exécuter de leurs blanches mains j suppléant la rudesse par la perfidie, elles nous versent à petites doses le poison qui nous tue, et laissent presque toujours à notre successeur le soin de nous signifier l'arrêt qui nous condamne en dernier ressort. Quoi qu'il en soit, George n'entendit pas sans émotion les dernières paroles de Marianna; tant de douleur et d'humilité le touchèrent. Il pressa de ses mains attendries la tète de l'infortunée sur sa poitrine ; son cœur de glace se fondit et sa paupière aride s'humecta.
Ils restèrent longtemps ainsi. Témoin de leurs muets adieux, debout sur le seuil de la porte, Henry les contemplait d'un air sombre, mêlé d'une anxiété jalouse et d'une avide curiosité.