CHAPITRE II
Felquères ne se releva point des angoisses de l'enfanlement. Après avoir traîné durant quelques mois une douloureuse existence, elle reconnut que sa fin était proche; et comme George était à son clievet, qu'il baignait de ses pleurs, elle lui dit de douces paroles d'adieu, entremêlées de sages avertiss(Mnents. Tout son désespoir, en mourant, était d'abandonner son fils sans autre appui que son père. C'est que la malheureuse le connaissait trop bien, cet appui ; c'est que durant douze années elle avait ployé sans murmurer sous ce joug de fer, et qu'elle s'en allait, i'âme toute meurtrie.
— Mon enfant, "disait elle à George, tu as précédé mon fils dans la vie, tu le précéderas dans le monde. Tu guideras son inexpérience, tu aideras ses jeunes pas. N'oublie jamais que je te l'ai confié à mon lit de mort; veille sur lui comme j'ai veillé sur toi ; parle-lui de sa mère, dis-lui que je l'aurais bien aimé, et que je n'ai regretté que vous deux sur la terre. Tu protégeras son enfance, tu conseilleras sa jeunesse. Apprends donc la vertu pour la lui enseigner : choisis les bonnes voies pour les lui indiquer; conserve-toi pur et honnête, afin que tes exemples lui ouvrent de nobles sentiers. Songe qu'un jour tu m'en rendras compte devant Dieu. Pauvre ami ! la douleur m'égare, et tu ne peux comprendre mes paroles ; mais qu'elles demeurent gravées dans la mémoire, et tu les comprendras plus tard. Tu comprends bien déjà que tu dois aimer mon fils, n'est-ce pas ? Soyez frères ainsi que vos mères étaient sœurs. Je vais revoir la tienne, je
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lui parlerai de toi : va, ne la pleure pas, elle est morte en croyant au bonheur.
Elle s'éteignit. Courbée douze ans sous la volonté d'un niaitro sévère, elle avait vu toutes les heures de sa jeunesse tomber silencieusement dans le passé, sans laisser derrière elles aucune trace lumineuse. Elle avait vécu dans le travail, dans l'ombre et le silence. Le soleil n'avait pas lui sur sà journée. Et cependant jamais ses yeux n'avaient pleuré, jamais ses lèvres n'avaient murmuré ; elle avait toujours offert un visage serein et calme. Elle mourut, et le monde la plaignit, car le monde la croyait heureuse. Que de douleurs passent ainsi parmi les hommes sans jeter un cri, sans répandre une iarme ! Que de martyres dont le sang ne rougii point l'arène ! Que de poëmes s'achèvent ignorés sur la terre, et vont se chanter dans le ciel !
George vit grandir Henry, et l'entoura de soins pieux et touchants ; mais bientôt la vie les sépara. On envoya Bussy étudier dans un collège de la capitale. Chaque automne le ramenait au gîte ; mais son père étant mort et ses études achevées, libre et maître de sa fortune, qui lui permettait une noble oisiveté, il déserta la province et vint se fixer à Paris. Si les dernières paroles de sa mère adoptivo n'étaient point entièrement effacées de son cœur, l'amour, la dissipation, le frottement du monde, les mille désordres d'une jeunesse désœuvrée eu avaient singulièrement usé le souvenir. George ne péchait pas par un excès de sensibilité; et, bien qu'il conservât pour Henry dcïiiensees toutes fraternelles,