CHAPITRE XVI
Madame de Belnave insista sérieusement pour qu'Henry retournât à Paris; mais elle s'abandonnait, à son insu, au charme de le sentir près d'elle, et le voir chaque jour, à toute heure, devint bientôt une habitude à laquelle elle n'eût pas renoncé sans déchirement. Il faut s'être nourri des larmes de la solitude pour savoir tout ce qu'il y a de doux à pleurer sur des mains amies. Et puis, quelle tendresse se montra jamais plus ingénieuse et plus dévouée que celle de ce jeune homme ? quelle âme plus délicate, quel cœur plus désintéressé ? Si madame de Belnave accepta follement la présence d'Henry, sans soupçonner quêtant d'abnégation pût avoir un autre mobile qu'un sentiment calme et serein, c'est qu'elle était, elle aussi, une nature généreuse, à la hauteur de tous les dévouements; pour les comprendre, elle n'avait besoin de recourir qu'aux nobles instincts qui vivaient en elle. Dans la fièvre d'exaltation qui avait consumé sa jeunesse, elle avait rêvé des amitiés chevaleresques, des sacrifices surhumains. Elle s'était promis de s'immoler sur l'autel de toutes ses affections ; aux affections les plus paisibles elle avait piêté les allures turbulentes de la passion. Elle s'ét lit familiarisée de bonne heure avec l'héroïsme; 83n imagination le lui avait représenté comme une menue monnaie d'un cours facile et journalier.
Aussi, loin de s'étonner de la conduite d'Henry, n'y trouva-t-elle rien que de simple et de naturel. Elle aurait fait pour lui ce qu'il faisait pour elle : ils étaient quittes.
Leur vie fut grave et solennelle comme les lieux qui la recelaient. Chaque matin , aux premiers rayons, Henry sortait de Pornic et se dirigeait vers Sainte-Marie. Il était bien rare qu'il ne trouvât pas madame de Belnave errant déjà sur la côte. Aussitôt qu'il paraissait au détour du chemin, elle l'appelait du geste ou de la voix, et tous deux allaient, à pas lents, le long des falaises. L'or des ajoncs pâlissait; de petites fleurs blanches et roses riaient entre les fentes des rochers; le soleil, à l'heure de midi, chauffait le sable de la grève. Ils allaient , s'entretenant des anciens jours : elle, ne se lassant jamais d'en redire les joies et les tristesses; lui, ne se lassant pas de l'entendre. Il déroulait lui-même, d'une main habile et patiente, le fil qui les guidait tous deux à travers les ruines du passé. Il connaissait, aussi bien qu'elle, les sentiers chers à son désespoir ; loin de chercher à l'en détourner, il l'y ramenait sans cesse, et l'arrêtait à chaque illusion qu'elle avait ensevelie derrière elle. Il avait de merveilleux secrets pour entretenir dans cette âme désolée la source des épanchements, pour ouvrir, chaque jour, de nouvelles issues aux souvenirs qui l'oppressaient ; il perçait, pour ainsi dire, autour d'elle de mystérieuj canaux qui les laissaient s'échapper goutte à goutte, comme l'eau d'un réservoir. Il s'abstenait de lui