‹ Romans et nouvellesChapitre 105 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

rablement que le reste de la création ? Rappelezvous ces paroles de l'un de vos poètes les plus chers : o — Bien souvent on croit que c'en est fait ^ des belles années et de leurs dons; on se dépouille, • on se couche au cercueil, on se pleure. Puis, on oublie, on s'exhale, on se renouvelle. Deux ou trois années de larmes ne sont qu'une rosée dans la jeunesse ; une matinée meilleure essuie tout, une fraîche brise nous répare. Le rayon venu, on renaît; le cœur fleurit et s'étonne lui-même de ces fleurs faciles et de ces gazons qui recouvrent le sépulcr<» des douleurs d'hier. Chaque printemps qui reparaît est une jeunesse que nous off're la nature, et par laquelle elle revient tenter notre puissance de jouir et notre capacité pour le bonheur. Y trop résister n'est pas sage. »

Elle secouait la tête et ne répondait pas, mais elle ne songeait plus à mourir. La douleur s'use en se racontant. Déjà celle de Marianna était moins acérée, chaque jour en émoussait la pointe et le tranchant. La saison des bains approchait : Pornic allait être envahi par la foule. Comme deux oiseaux effarouchés, ils prirent leur volée, et allèrent chercher un nid plus silencieux et plus solitaire. Ils "•'eussent trouvé bien aisément dans cette contrée, patrie du silence. Mais, à peine installés, Henry imaginait toujours quelque prétexte pour reployer leur tente et la porter sur d'autres rivages. Ils explorèrent ainsi toute cette partie de la Bretagne, si riche de beaux sites et de grands souvenirs. Les accidents de cette vie errante distrayaient madame de

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Belnave et l'arrachaient forcément à elle-même. Son désespoir se fondait dans la mélancolie du paysage qui se déroulait autour d'elle. 11 faut dire aussi que son imagination romanesque s'accommodait volontiers de cette aventureuse existence d'artistes et de bohémiens. Les départs au matin, les haltes sous les grands arbres, les pèlerinages aux châteaux dévastés, les légendes racontées au bord des claires fontaines ou sur le seuil des monastères en ruine, les arrivées, le soir, à l'hôtellerie : tous ces détails charmaient secrètement Marianna et poétisaient sa souffrance. Et puis, Henry avait d'inépuisables ressources pour absorber en elle l'activité du cœur, ou pour la détourner. C'était à la fois un caractère triste et rêveur, un esprit ardent et vif. Il résultait de ce contraste une mobilité de sensations, d'idées et de manières qui tenait continuellement madame de Belnave en action, et rompait avec bonheur la monotonie de leurs entretiens. Ce fut par une chaude soirée d'été qu'ils découvrirent un des coins de cette terre de France, que le soleil éclaire avec le plus d'amour. Partis le jour même de Mortagne, ''° avaient, au carrefour de Torfou, salué la colonie Vendéenne ; la voiture roulait depuis quelques heures sur la route poudreuse, jetée, comme une écharpe, au travers des blés jaunissants et des steppes de hautes bruyères, lorsque, arrivés au sommet d'une côte, ils s'arrêtèrent pour contempler le magique tableau qui s'offrait à leurs yeux. C'était une vallée encadrée pard'éli'oUs horizons; mais à voir tant d'enchantements

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