‹ Romans et nouvellesChapitre 106 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

réunis dans un espace si borné, il semblait un jardin où la nature aurait étalé tous les échantillons de sa magnificence, afin qu'on pût l'embrasser d'un regard, et, pour ainsi dire, la toucher de la main. Dans le creux du vallon, où descendaient déjà l'ombre et le silence, une rivière, unie comme un miroir, réfléchissait dans ses eaux de cristal le luxe de ses rivages. Les chênes se penchaient sur ces ondes; les saules y baignaient leurs cheveux azurés. Barré dedistanceen distance par les écluses qui donnaient le mouvement et la vie à d'élégantes fabriques, le courant se brisait en cascatelles écumantes, pour reprendre presque aussitôt son aspect de lac endormi. Sur la rive gauche, au bas de la ville qui s'échelonnait coquettement sur le versant de la montagne, et mirait sa toiture italienne dans le fleuve qui lui mouillait les pieds, un château féodal, pareil lui-même à une ville fortifiée, s'élevait dans sa masse imposante, et racontait les siècles écoulés, tandis que, çà et là, des ruines plus récentes disaient les malheurs de notre âge. C'était un des rares débris qu'a respectés jusqu'à ce jour le monstre aux cent bras qui s'appelle industrie. Mutilé par la guerre, et rongé par le temps, la nature l'avait conservé sous un ciment de fleurs et de verdure. Le lierre grimpait aux murs et en soutenait les assises ; les giroflées et la clématite tombaient en touflfes odorantes le long des flancs crevassés ; les campanules agitaient entre les lézardes leurs clochettes roses et bleues; et, comme le panache d'un casque de géant, au front de chaque tour

s'épanouissait un bouquet d'ormes. Les créneaux étaient encore embrasés des feux du couchant; et cependant, sur l'autre bord, le croissant effilé de la lune, sortant d'un massif de coudriers, brochait de lames d'argent la couche frissonnante de l'onde, et blanchissait, sur la colline, des sentiers tout pleins d'amour et de mystère, qui couraient entre les rochers, et se perdaient furtivement sous le feuillage. Les deux voyageurs restèrent longtemps absorbés dans une contemplation muette. On entendait le bruit des écluses, le bourdonnement des insectes ailés, les cris des martinets qui traçaient autour des bastions des cercles fantastiques, et le son voilé d'un cor qui se plaignait sous les arceaux brisés.

Marianna se laissa prendre au charme [de ces lieux. Les ruines, les pins, les cyprès, les mélèzes qui se mêlent au luxe éblouissant de cette splendide nature , y projettent des teintes sombres qui en adoucissent l'éclat et en permettent la contemplation aux yeux fatigués de larmes. Eden enchanté, que protège un nom cher aux arts, nul n'a pu le voir sans l'aimer. Les âmes lassées s'y reposent • telle n'y cherchait que l'oubli, qui sut y trouver l'espérance. Les esprits les plus avides du bruit et des fêtes du monde s'y surprennent à rêver de longs jours de félicité. Les rêves de bonheur y sont plus doux que le bonheur sous d'autres cieux. Heureux donc ceux-là qui, libres de tout soin, au retour de la verte saison, peuvent, le long de ces sentiers, au bord de ces eaux nuirmurantes, aller poursuivre leur chimère : heureux trois fois si, la voyant un

Page 1