CHAPITRE XVI
jour — dût ce jour être sans lendemain — ployer ses ailes et s'abattre sous ces frais ombrages, il leur est donné de la saisir, plus belle que leurs plus belles illusions, et d'emporter de ces rives bénies des souvenirs embaumés comme elle !
Ce fut une nouvelle vie, moins austère que celle qu'ils avaient promenée sur les dunes de l'Océan. Leurs habitudes n'avaient pas changé ; mais le nom de George ne se mêlait plus à tous leurs discours, et madame de Belnave ouvrait involontairement son âme anx brises amollissantes. Le voisinage de la mer avait déroulé à sa douleur les champs de l'infini : resserrée cette fois par de riants horizons, cette douleur prit de jour en jour des proportions moins gigantesques et un caractère moins sauvage. Encore tout imprégnée des senteurs de la grève, elle se parfuma de la verdure des bois et des fleurs du vallon.
Ce petit pays est, aux beaux jours, visité par tous les sots qui fleurissent à dix lieues à la ronde. Les archives de la Garenne font foi que l'esprit, s'il court les rues, ne court guère les grands chemins. Henry et Marianna cherchèrent les sentiers déserts ; le parc, où se presse la foule, ne les vit jamais qu'au matin, quand les merles saluaient le jour et que les écureuils sautaient gaiement de branche en branche. Il y a sur l'autre colline, plus inculte et plus pittoresque, des asiles charmants qui, n'étant pas enclos de murs, sont dédaignés, par cela même, de la tourbe des visiteurs. C'est là qu'ils allaient s'asseoir, loin du monde, à l'ombre des frênes, et qu'ils ai-
niaient à re> /rendre leurs chers entretiens, souvent interrompus par la lecture des poètes. Madame de Beinave se plaisait à ces lectures que lui faisait Henry. C'étaient presque toujours les chants plaintifs de l'amour délaissé, cette éternelle histoire de i'amour des poètes. Marianna, en les écoutant, éprouvait un secret sentiment d'orgueil, comme si tous ces nobles génies se fussent inspirés de sa souffrance. Henry savait aussi la captiver aux récits du passé. Ils foulaient une terre de glorieuse mémoire ; il disait les faits qui l'ont illustrée, les luttes anciennes, les désastres des guerres récentes ; et, devant ces hautes infortunes, madame de Beinave courbait le front et s'humiliait. Ils aimaient, durant les nuits sereines, à errer, comme deux ombres, à travers les ruines féodales , ranimant les cendres éteintes, et relevant par la pensée chaque pierre de l'édifice. Immobile sur la plate-forme, la sentinelle veillait, appuyée sur sa hallebarde ; les gens d'armes se pressaient dans la cour ; les destriers piaffaient à la porte mauresque ; la dame suzeraine, le faucon sur le poing, passait, escortée de ses pages. Marianna s'oubliait à ces jeux d'imagination poétique. Il était bien vrai qu'elle se rattachait chaque jour à la vie par quelque invisible lien. Suspendue au bras d'Henry, elle se surprenait parfois marchant d'un pas léger, d'un cœur presque joyeux; ou bien, couchée sur le coteau, elle s'enivrait des parfums et des harmonies du paysage. On eût dit alors que son âme réfléchissait, comme un lac limpide, la nature qu'ell3 contemplait. Partout, autour d'elle, la vie