CHAPITRE XVI
taient pas envolés sans retour, et qu'il est en nous des gerbes d'amour toujours prêtes à s'ouvrir au premier souffle caressant. Il y avait des instants où des flots de tendresse affluaient subitement à ses lèvres sans pouvoir s'échapper; d'autres où ses joues se mouillaient de larmes qui jaillissaient de sources ignorées, mais non plus de sources amères. Il y avait des soirées enivrantes où, s'abandonnant mollement au bras qui la soutenait, elle allait, rêveuse et troublée, s'oubliant en de longs silences. D'autres fois son affection pour Henry prenait un caractère ardent et passionné. Et que de fois aussi, dans la tristesse de ses pensées, comparant ce qu'avait été George et ce qu'était Henry pour elle, elle se demanda, avec une préoccupation secrète, quels feux n'allumerait pas l'amour dans un cœur où l'amitié brûlait d'une si belle flamme ! Comment se serait-elle défiée du charme qui se formait tout à l'entour de cet enfant? Elle croyait ne chercher en lui qu'un souvenir vivant d'un passé toujours adoré. Ainsi qu'il arrive dans toute intimité, George et Henry s'étaient fortement imprégnés l'un de l'autre : Henry surtout, cire plus virginale, avait reçu l'empreinte de Bussy. Madame de Belnave pouvait donc, sans faillir à la religion des regrets, obéir aux séductions qui l'attiraient vers ce jeune homme. Il lui rendait les gestes, les attitudes, les inflexions de voix et jusqu'aux expressions que George affectionnait : c'était George traduit en une jeune et gracieuse image ; et quand ils allaient tous deux, par les nuits étoilées, à travers les prés qu'inondaient les clartés
célestes, si, près de lui, elle sentait remuer dans son sein de vagues désirs, s'allumer d'inquiètes ardeurs^ elle s'y livrait sans méliance, prenant les premières lueurs de cette aube nouvelle pour les derniers reflets du soleil évanoui.
C'était par ces pentes insensibles que madame de Belnave descendait à pas lents le calvaire de sa douleur. Le jour n'était pas éloigné où elle devait s'avancer d'un pied plus rapide et plus sûr dans la voie de sa délivrance. Ce jour arriva : ce fut celui où l'orgueil, se dégageant, dans son sein, de l'amour qui l'avait opprimé, s'agita et tendit à remonter à la surface. Le véritable amour est humble, patient, résigné, et ne craint pas de s'abaisser ; ii s'exalte dans son abjection et se glorifie dans sa honte ; dans l'âme qu'il possède, il domine l'orgueil et le tient, sous lui, terrassé. Le véritable amour est à lui-même toute sa gloire ; il survit à l'abandon, n'accuse que lui seul, et bénit longtemps la main qui l'a frappé. Cependant, tout abattu qu'il est, l'orgueil veille en silence : aussitôt que l'amour découragé chancelle — reflet de l'amour divin, ce n'est qu'en Dieu qu'il peut trouver un aliment sans cesse renaissant, et brûler d'une ardeur éternelle : égaré sur le front de la créature, il vient une heure où le rayon pâlit, — l'orgueil humain dresse la tête. Longtemps encore, entre ces deux éléments, destinés tour à tour à s'absorber l'un l'autre, subsiste une lutte secrète ; mais, pareil à la force élastique, qui se relève avec d'autant plus d'énergie qu'elle a été plus énergiquement comprimée, l'orgueil triomphe;