CHAPITRE XVI
et lorsque enfin il a pu regagner le faîte, et que, tout saignant, tout meurtri, il mesure l'abîme où l'amour l'avait précipité, il pousse un cri terrible, et dès lors les rôles sont changés. C'est là, du moins, ce qui arriva dans le cœur de madame de Belnave. Il vint un jour où sa fierté outragée se plaignit, où sa mémoire se fit moins indulgente, où son mal lui devint moins cher et moins précieux. Elle entrevit le degré d'abaissement où George l'avait plongée, tout son sang se révolta à la pensée des humiliations qu'elle avait dévorées. Elle négligea les doux souvenirs, pour s'acharner aux souvenirs amers. Les images caressantes s'évanouirent devant le cortège des vanités blessées. En repassant dans son esprit ce qu'elle avait essuyé d'affronts, elle se méprisa dans sa patience et dans sa longanimité : les injures qu'elle avait ensevelies dans sa tendresse se réveillèrent en jetant un cri de vengeance. Il en est des blessures de l'amour comme de celles qu'on reçoit au milieu de la mêlée : on ne les sent qu'après la chaleur de l'action, le lendemain de la bataille. La rudesse de George, sa dureté, son ingratitude, ce qu'elle avait été pour lui, ce qu'il avait été pour elle, son langage acerbe, son front d'airain, sa figure inexorable, alors qu'elle baisait toute en pleurs les mains et les pieds du bourreau : tous les détails de ce long martyre lui îîpparurent dans leur poignante réalité, et mille l'oix s'élevèrent en elle pour protester contre le passe. Dès lors madame de Belnave entra en pleine convalescence : quand les plaies de l'amour-propre s'ouvrent, celles de l'amour sont près de se fermer.
Et à mesure qu'elle se détachait de Bussy — toujours à son insu, car elle prenait pour le mal d'amour le mal d'orgueil qui lui succédait, — elle se rapprochait de son compagnon d'exil. Déjà elle l'observait avec intérêt, l'étudiant dans ses goûts, dans ses projets, dans ses espérances, et commençant à s'inquiéter sérieusement de cette destinée quj semblait s'oublier elle-même. Elle aimait à l'entendre parler de l'existence qu'il abordait à peine, le provoquait aux épanchements ; rallumait, pour ainsi dire, le flambeau de ses illusions à cette flamme que n'avaient encore assaillie ni l'orage ni les vents contraires. Il y avait longtemps qu'elle avait remarqué en lui ces rêveuses tristesses, brumes du matin de la vie, qui flottent sur les âmes nouvellement écloses; en l'examinant avec plus d'attention, elle ne tarda pas à soupçonner un mal réel caché dans les plis de ce jeune cœur. Un jour, elle était allée seule sous les aunnes qui bordent la rivière ; en revenant pai le sentier qui serpente le long du coteau, eUv. aperçut Henry qui ne la voyait pas. Accoudé sur le roc, le front appuyé sur la main, les doigts enfoncés dans ses cheveux qu'ils tordaient par un mouvement convulsif, il se tenait debout contre un des blocs de granit qui hérissent le flanc de la colline ; son air était soufli-ant, son regard était sombre, je ne sais quel sentiment étouffé relevait ses lèvres et gonflait ses narines. Marianna le surprit dans cette attitude. Après être restée quelques instants à le contempler, elle lui mit doucement une main sur l'épaule, et d'une voix rfffectueuse ;
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— Henry, dit-elle, vous souffrez : qu'avez-vous î Henry se retourna brusquement ; et conwne il essayait de sourire, se préparant à tromper Marianne par quelque pieux mensonge :
— Vous souffrez, reprit-elle aussitôt d'un accent impérieux et tendre ; et ce qu'il y a de plus affreux, Henry, c'est que, pour souffrir, vous vous cachez de moi. Ai-je mérité cet outrage ? Vous ai-je refusé une place dans ma douleur? N'avez-vous pas eu votre part de mes larmes? Depuis longtemps je vous observe, et je sais bien que vous aussi vous avez votre mal. Ce mal, ne sauriez-vous le dire ? Suis-je indigne de votre confiance? Hélas! ne puisje rien pour vous ?
Henry s'efforça de rejeter bien loin les appréhensions de madame de Belnave, mais elle demeura convaincue que ce cœur recelait un secret douloureux. Elle puisa pour lui, dans cette conviction, un sentiment plus vif et plus profond, une affection plus inquiète et plus assidue. Ce tut son tour de l'entourer de soins vigilants, de se délaisser pour celui qui s'était délaissé pour elle. Cette sollicitude nouvelle acheva de la détourner de la contemplation d'elle-même, et hâta l'heure de sa guérison. Elle respecta la réserve de ce mal ignoré qui s'obstinait au silence, mais elle s'en préoccupa intérieurement, elle en chercha la cause avec une discrète ardeur. En réfléchissant sur l'avenir d'Henry, en méditant ce qu'elle lui avait entendu raconter de lui-même, elle comprit que c'était une de ces âmes condamnées à traverser solitairement la vie, ou bien
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à se briser contre l'égoïsrae du monde : âmes d'élite, si richement douées pour le bonheur, qu'on peut leur prédire à coup sûr de grands malheurs et de longues traverses. En regardant autour de lui. elle le vit isolé, sans autre appui que l'amitié de George, et elle recula devant l'idée de livrer aux influences de ce vent du nord cet arbuste qui ne demandait qu'à fleurir dans une atmosphère de tendresse. Dès lors, le sentiment de la protection^ sentiment tout nouveau pour elle, s'éveilla dans son sein et lui déroula de nouveaux horizons ; elle se promit de rendre à cet enfant la mère qu'il avait perdue, de l'aider de son expérience, d'être pour lui comme un phare lumineux qui l'attirerait aux fortunés rivages. C'est presque toujours par ces voies détournées que le second amour se glisse dans le cœur de la femme. Il est si doux de se venger, par le bonheur qu'on donne, du bonheur qu'on n'a pas rencontré ! Et puis, c'est une prétention commune à tous les êtres qui ont gâté leur destinée, que de vouloir, en expiation de leurs égarements, se charger du soin d'une destinée étrangère. Une fois pénétrée de son rôle, madame de Belnave calcula froidement les intérêts de la vie qu'elle venait d'ajouter à la sienne. Bien qu'Henry lui eût toujours^ présenté sa position comme beaucoup plus indépendante qu'elle ne l'était en effet, elle sentit que c'était assez de jours perdus dans les champs stériles des regrets et de la rêverie ; elle s'arma de courage, et déclara qu'elle se croyait assez sûre d'elle-même pour pouvoir rentrer à Paris sans danger. Soit qu'il