‹ Romans et nouvellesChapitre 12 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

il se préoccupait médiocrement des destinées de cet enfant, qu'il n'avait pas vu depuis longues années et qu'il n'espérait pas revoir. D'ailleurs, il s'avouail il lui-même qu'il n'était guère en état d'aecomplif les saints devoirs qu'il avait acceptés au lit d'une mourante. II avait appris la vertu en courant ; s'il ne s'était pas fourvoyé dans les voies de perdition, il n'avait fréquenté qu'avec une extrême réserve les droits sentiers de l'austère morale. Il était pauvre de bons exemples, et ses mérites ne jetaient pas assez d'éclat pour qu'il put servir de phare à personne. Il se disait qu'Henry était condamné par son père à creuser silencieusement son sillon loin des séductions de Paris; et il avait vu tant de belles jeunesses de nos départements venir s'étioler et mourir dans l'atmosphère de la capitale, qu'il se félicitait, pour cet enfant, de la condition bornée qui lui promettait du moins le repos dans l'obscurité. Des années s'étaient écoulées, et George avait fini par ne plus savoir si Henry Felquères existait encore. Par une matinée de novembre, comme il était à peine éveillé, il vit entrer dans sa chambre un jeune homme qui s'avança vers lui d'un air brusque et timide à la fois, et qui lui dit d'une voix douce :

— Je suis Henry Felquères : ne me reconnaissezvous pas?

George lui ouvrit ses bras, et ils s'embrassèrent avec effusion.

— Comme te voilà grand et beau ! dit Bussy en le regardant avec altendr'ssement; car il se sentait

remué par mille touchants souvenirs. Il l'avait quitté presque enfant , et il le retrouvait paré de tous les charmes de la jeunesse. Henry n'était point beau, quoi queGeorge en eût dit ; mais il y avait en lui u«e telle aristocratie de gestes, de maintien et de langage, tant de grâces innées et tant d'instinctive élégance, qu'il eût été dilTicile d'imaginer que c'était là un collégien libéré, débarqué à Paris pour la première fois. Sa taille était souple et flexible comme la taille d'une fenuiie ; ses cheveux blond ceiulré tombaient négligemment sur son front sans en voiler l'éclatante pureté ; ses yeux étaient bleus, et il s'en échappait le regard de sa mère, ce regard si triste, si doux et si limpide, que George avait tant de fois rencontré, comme une étoile bienveillante, au-dessus de son berceau ! Quand même Henry ne se fût pas nonuné, Bussy l'aurait reconnu infailliblement à son regard aussi bien qu'à sa voix, à cette voix douce et caressante qu'il tenait aussi de sa mère , et qui réveilla dans le cœur de George toutes les mélodies de son enfance. Il le tit asseoir près de lui, et ils causèrent des jours passés; puis Henry raconta les espérances qui l'avaient conduit à Paris. Voué au barreau par la volonté paternelle, il était un de ces mille jeunes gens que l'éducation et l'orgueil des parents poussent hors de la condition où ils sont nés. Il arrivait pauvre, mais riche de toutes les ardeurs, de toutes les illusions de son âge. George ne put s'empêcher de sourire en songeant que tout cet enthousiasme devait aboutir à quelques maigres plaidoyers de province sur une haie vive ou sur un

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