CHAPITRE XVI
redoutât pour elle le retour aux lieux où elle avait souffert, soit qu'il le redoutât pour lui-même, soit plutôt qu'il prévît trop bien le sort qui l'attendait à Paris, Henry insista pour prolonger leur absence jusqu'à la fin de la saison. Marianna céda une fois encore : mais un incident étrange devait précipiter leur départ.
Il y a sur ces bords aimés du ciel, par delà le coteau qui domine la rive gauche, un hameau du nom de Madeleine, qui ne s'est pas relevé des fureurs de nos guerres civiles. A chaque pas on y rencontre de funèbres vestiges ; car, sur cette terre de Vendée, le fer et la flamme ont écrit l'histoire en caractères ineffaçables. Écroulées à demi, la plupart des maisons y montrent leurs flancs nus, tout noirs encore de l'incendie; les ronces croissent sur les seuils brisés, le vent et la pluie s'engouffrent par les vitraux ouverts, l'aspic et la couleuvre sont les seuls hôtes du foyer. Quelques blanches habitations, tapissées de pampre, se dressent çà et là, comme de pâles ressuscitées ; mais l'église n'a point dépouillé ses vêtements de proscrite et de désolée ; le lierre, ce linceul des ruines, l'enveloppe des pieds à la tête ; l'herbe a recouvert les marches de l'autel,la cloche est muette, la nef est déserte, les troupeaux paissent sur le parvis, le lézard dort au soleil sur le front des saints mutilés. Non loin de là s'élève le château seigneurial pareillement abandonné ; et c'est un spectacle devant lequel la pensée s'incline et médite, que ces deux grandes puissances du passé, l'église et le château, tombées le même jcur
et sous le même coup, qui semblent se contempler l'une l'autre et se confier leur douleur.
Ce n'est plus l'aspect solennel et terrible des ruines orgueilleuses qui régnent sur le vallon, mais quelque chose de tendre et de voilé qui parle moins à l'imagination, et va plus directement au cœur. Là, tout est modeste, doux et triste à la fois ; tout respire l'humilité du malheur, la résignation de la défaite. Le château n'a rien de la fière attitude ni des allures guerrières de son trère aîné ; il n'a pas, comme celui-ci, porté l'écu, le casque et la bannière. C'est un bonhomme de castel, bourgeoisement assis sur une petite éminence, avec une girouette fleurdelisée au front, et regardant d'un air mélancolique les blés onduler à ses pieds et les herbages pousser dans son enceinte. Le poète n'y rêvera pas de chevaliers aux éperons d'or, de tournois, de fêtes royales ; de gracieuses images, plus ii'aîches et moins turbulentes, s'éveilleront à ses souvenirs. Se reportant aux jours heureux qui précédèrent ces désastres récents auxquels ont assisté nos pères, il rendra le seigneur au château, et le prêtre à l'église ; il verra, le long des épis dorés, le pasteur cheminant en lisant son bréviaire ; dans la cour du château, par quelque soirée sereine, une femme au noble maintien, à ses côtés des enfants beaux comme elle, le précepteur s'entretenant avec l'époux ; et cependant l'Angelus tintera au temple rustique, les bestiaux rentreront en mugissant aux étables, les chiens aboieront à leur poursuite, et les