‹ Romans et nouvellesChapitre 112 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

pâtres armoricains chanteront d'ane voix lente les airs graves de leur pays.

Madame de Belnave avait fait de ce coin silencieux le but accoutumé de ses rêveries les plus chères. Dans cette âme sans cesse occupée d'ellemême, qui cherchait partout d'insaisissables rapports avec sa destinée, les débris séculaires du château féodal n'excitaient aucune sympathie; entre ces murs épais, flanqués de tours et de bastions, sous ces voûtes colossales qui semblent n'avoir abrité que des familles de géants, sa douleur se sentait petite et mal à l'aise ; mais là, tous les accidents du paysage s'harmonisaient avec les dispositions de son cœur : la majesté de l'histoire n'écrasait pas le drame de sa vie, la voix des siècles n'étouffait pas celle de ses regrets. Aussi s'était-elle fait de ce lieu un refuge de prédilection. Elle s'y rendait, chaque soir, à l'heure du crépuscule; mais, sur les derniers temps, elle y portait bien rarement les préoccupations des premiers jours.

Par un soir d'automne, elle était seule, assiso sur un tertre vert, en face du château, qu'enveloppaient encore les vapeurs dorées du couchant. Ce n'était plus Bussy qui la tenait ainsi rêveuse. Elle avait vu, durant tout le jour, Henry sombre et préoccupé ; elle avait creusé ce chagrin sans pouvoir en trouver la source, et elle était sombre elle- même, inquiète, agitée ; elle s'interrogeait avec anxiété et s'accusait dans sa tendresse inhabile à guérir et à consoler. Comme elle était plongée dans ces réflexions, Henry vint s'asseoir auprès d'elle.

240 MARIAHNA.

La soirée était calme. Quelques feuilles que le vent détachait des rameaux, le cri des hirondelles qui s'attroupaient autour de l'église pour se consultep sur le jour du départ, une petite fille qui chassait devant elle une vache au poil roux, le battoir des lavandières qui retentissait au loin, troublaient seuls le silence de l'air et l'immobilité du paysage. Bientôt tous ces bruits s'évanouirent , on n'entendit plus que le frémissement des brises automnales dans les arbres dont elles avaient déjà rouillé la cime.

Henry et Marianna se tenaient silencieux, assia l'un près de l'autre. Bien qu'on touchât à la tin de la belle saison, la journée avait été orageuse, et, par longs intervalles, de pâles éclairs blanchissaient l'horizon. Henry sentait courir dans ses cheveux l'haleine de Marianna, il entendait le frôlement de sa robe de soie dont les plis frissonnaient au vent, et jamais l'heure de midi ne l'avait embrasé de feux plus dévorants que le souftle attiédi de cette soirée d'automne. De son côté, Marianna regardait Henry à la lueur des étoiles; et parfois il lui semblait voir George reposant auprès d'elle, non pas tel qu'elle l'avait connu, glacé, hautain, impitoyable, mais jeune, gracieux, charmant, tel qu'en ses rêves de vierge inquiète lui était apparu, sur les bords de la Creuse, l'ange de sa destinée. Ils restèrent longtemps ainsi à s'enivrer des émanations n.ystérieuses qu'ils échangeaient à leur insu. Bientôt il se forma autour d'eux une chaude et lourde atmosphère imprégnée de pénétrantes senteurs;

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