‹ Romans et nouvellesChapitre 113 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

leur respiration s'éleva, leur sang s'alluma par degrés ; et leurs âmes, entraînées par d'invisibles courants, s'attirèrent pour se confondre.

Henry essaya de se soustraire aux influences qui l'envahissaient; mais, par je ne sais quelle perception, tandis que ses yeux plongaient dans les profondeurs du ciel, il sentait sur lui le regard de Marianna qui le rivait invinciblement à sa place. Pour madame de Belnave, elle s'abandonnait sans crainte au charniu qui s'emparait de tout son être, et ne devinait pas le trouble qu'elle jetait dans les sens de ce jeune homme. Elle ignorait qu'Henry entrât pour quelque chose dans l'ivresse qu'elle éprouvait ; cette fois, comme toujours, elle croyait ne caresser en lui qu'un souvenir et qu'une image; en cédant à l'attracHon qu'il exerçait sur elle, elle ne croyait obéir qu'à l'impulsion de ses regrets. Elle était si loin d'imaginer qu'un second amour pût jamais refleurir sur les ruines de son bonheur ! elle se disait si bien, que, n'ayant pu mourir de sa douleur, elle en vivrait jusqu'à son dernier jour! Et cependant son regard reposait toujours sur Henry. Il était là, si beau, si poétique ! il y avait si bien en lui les grâces de l'adolescence ! son front était si pur et si rêveur ! ses cheveux, que soulevait la brise, exhalaient un parfum si enivrant ! Il y eut un instant d'hallucination, où, par un mouvement de tendresse irréfléchie, l'âme égarée par les illusions que lui rendait ce triste et doux visage, elle se pencha vers Henry, et. lui prenant la tête entre ses mains, elle la pressa contre son cœur. Chaste étreinte! nul ne saurait

dire comment il arriva que leurs lèvres se rencontrèrent. Ce ne fut qu'un baiser rapide comme l'éclair; mais l'étincelle qui tombe sur le salpêtre produit une explosion moins prompte et moins terrible. Madame de Belnave s'arracha, pâle et tremblante, des bras qui l'avaient enlacée ; d"une voix altérée, qu'elle s'efforçait de rendre calme, elle se plaignit de la fraîcheur de la nuit, et demanda s'il n'était pas l'heure de rentrer. Tous deux s'éloignèrent en silence, mais ils se gardèrent des sentiers étroite; Marianna ne s'appuyait pas sur le bras d'Henry ; et, durant le trajet, ils n'osèrent se regarder ni échanger une parole.

Cet incident, dont il ne fut jamais question entre eux, jeta sur leurs ralations beaucoup de gêne et de contrainte. Madame de Belnave prit vis-à-vis d'Henry une attitude réservée, elle donna à leurs entretiens un tour plus grave et plus positif; elle contraignit l'esprit de ce jeune homme à se diriger vers les idées, trop longtemps négligées, de travail, d'ordre et d'avenir. Elle évita de se trouver avec lui dans les lieux déserts, et la nuit ne les vit plus errer à la clarté de ses étoiles. Avec quelque expérience, Henry se fut enorgueilli de ce changement ; mais c'ét»:'. une âme toute neuve, qui ne savait rien de la vie. 11 crut madame de Belnave offensée ; à son tour, ii s'offensa de la réserve qu'elle lui témoignait, et dès lors ce fut fini du charme de leur intimité.

Au bout de quinze jours, ils partirent d'un commun accord, Henry emportant bien avant dans son cœur le trait q^*'il avait arraché du sein de Marianna.

Page 1