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CHAPITRE XVII

Il est des jours où vous diriez la nature plongée dans un deuil éternel. Le ciel n'a pas un coin d'azur : un seul nuage tout d'une pièce enveloppe la terre, comme un drap funèbre tendu à chaque point de l'horizon. L'air est stagnant, les feuilles sont immobiles. Une lumière terne et glacée rampe sur le sol; les oiseaux se taisent; les fleurs se penchent tristement sur leurs tiges; les arbres éplorés distillent goutte à goutte l'humidité que boivent leurs rameaux. II semble que le flambeau de la vie s'est éteint, que les vents épuisés ne se lèveront plus, et que l'atmosphère qui pèse sur le monde est le macteau qui doit lui servir de linceul.

Cependant, où le regard ne voyait pas d'issue, un filet d'or perce soudain la nuée. Bientôt des brises inattendues la soulèvent et la déchirent. L'azur rit à travers les trouées. Déjà ce ne sont plus que de larges pans de brume que le soleil effondre et que le vent éparpille comme des flocons d'ouate. Encore un instant, et de ces teintes sombres, qui semblaient devoir ne jamais s'éclaircir, il ne restera plus qu'une blanche vapeur, voile de gaze que le soùflîe de l'air plissera sur le flanc des coteaux. Les oiseaux secouent leurs ailes; les fleurs relèvent leurs corolles ; la terre engourdie se réveille : les concerts de la création sont près de recommencer.

C'est l'image de nos douleurs. Après qu'un grand

désastre a fondu sur notre âme, il se fait en elle une nuit profonde où pas une étoile ne luit. Il semble qu'aucun rayon ne percera jamais ces ombres. Cependant, comme le soleil filtrant à travers la nue, la joie s'y fait jour par d'imperceptibles interstices. Ce ne sont d'abord que de pâles éclairs qui s'éteignent presque aussitôt : mais ces lueurs passagères deviennent plus vives et plus fréquentes. Bientôt les ténèbres s'effacent. Déjà le crépuscule a chassé cette nuit qui menaçait d'être éternelle : déjà la vie chante en cette âme qui se croyait morte au bonheur. Ainsi tout passe, rien n'est durable. Le temps a deux ailes : l'une essuie nos larmes, l'autre emporte nos joies.

Un an s'était écoulé depuis que madame de Belnave avait quitté Paris ; elle en était partie avec le funeste espoir de ne plus y rentrer jamais : elle y rentra au bout d'un an, avec une âme, sinon sereine, du moins apaisée. Sans doute, l'heure du retour ne fut point exempte de trouble ni d'amertume. Lorsqu'elle aperçut à l'horizon Paris au travers de sa robe de brume, et qu'elle entendit les rumeurs de la ville pareilles aux mugissements de la nier, cette heure fut terrible sans doute. Il lui sembla que chaque objet prenait dans le brouillard un aspect menaçant; les bruits de la cité lui arrivèrent mêlés d'imprécations et de sanglots ; comme un lugubre fantôme, le passé se dressa devant elle. Remontant plus haut le courant de ses souvenirs, elle se rappela son premier voyage à Paris, alors que tout était promesse, confiance, illusion dans son sein;

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