CHAPITRE X.*II
elle se rappela ce jour d'avril où, par un soleil éclatant, elle était entrée pour la première fois dans cette ville que George remplissait tout entière. Comparant ce qu'elle était alors et ce qu'elle était aujourd'hui, alors reine adorée de Blanfort, entourée d'affections permises , s'appuyant sans rougir sur un bras avoué et protecteur; aujourd'hui délaissée, errante, sans famille, n'ayant d'autre soutien que le dévouement, peut-être irréfléchi, d'un enfant dont la faiblesse réclamait un appui, elle fut prise d'une mortelle tristesse, son âme s'affaissa sous le découragement et l'ennui. Mais de tous les sentiments qui l'assaillirent, le plus cruel à coup sûr fut celui de sa guérison. Son désespoir avait duré moins longtemps que l'amour de Bussy : à cette pensée, son cœur défaillit de honte, elle crut voir le spectre de sa douleur la regarder d'un air irrité.
Ces impressions fâcheuses ne s'effacèrent pas en un jour, mais elles cédèrent à des préoccupations plus récentes. Ce furent d'abord les soins d'un nouvel établissement. Marianna ne put se décider à reprendre l'appartement qu'elle avait occupé durant son premier séjour, et qu'absente elle avait conservé plutôt par incurie que par prévoyance; elle n'y demeura que le temps nécessaire à consommer un pieux sacritice. Elle ne voulut rien emporter de cet asile, elle ne voulut pas qu'une autre joie ou qu'une autre douleur profanât les objets à jamais imprégnés des joies et des douleurs de son premier îmour : le feu dévora tout. C'était une âme imbue de suscepfibilités exquises et profondément péné-
trée de la religion des affections éteintes. Cette tâche accomplie, elle découvrit, bien loin du bruit et de la foule, un nid où elle s'enferma avec de doux projets de retraite et de solitude. Ce fut dans un de ces quartiers déserts que n'a pas encore envahis le mou vement de l'industrie ; dans un de ces hôtels graves et silencieux qui s'élèvent tristement entre une cour, où pousse l'herbe, et de mélancoliques ombrages : derniers sanctuaires d'une aristocratie qui s'en va, plus noble dans son abandon, plus poétique dans sa ruine, que l'aristocratie nouvelle dans sa jeunesse et dans tout son éclat. Les fenêtres s'ouvraient sur de vastes jardins plantés d'acacias et de marronniers. Marianna pouvait, à travers la ramée, voir l'unique chambre d'Henry, qui s'était logé aux alentours, mais plus près du ciel et dans un réduit plus •modeste. Une fois installée, elle appela à son aide, pour la protéger contre les retours du passé, l'étude et les arts que lui avait fait négliger Bussy , les entretiens avec Noëmi, depuis longtemps interrompus : mais ce n'était déjà plus contre les regrets que cette inconsolable avait à se défendre.
Que faisait Henry cependant ? Henry venait d'entrer dans la lutte terrible qui sépare l'illusion de la réalité. Longtemps il avait pris la vie pour chose facile et légère. Moins par amour que par orgueil, M. Felquères, en l'envoyant à Paris, avait assez largement pourvu aux besoins de son fils. En même temps, l'ingénieuse tendresse de George avait aplani pour lui les mille aspérités que tout jeune homme rencontre à ses premiers pas dans le monde : il l'a-