‹ Romans et nouvellesChapitre 117 sur 177 · CHAPITRE XVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVll

quelque peu éprise des chastes poésies du jeune âge, n'eût envié la gloire d'un semblable martyre ? Mais lorsque, après un an de cette vie à travers champs, il lui fallut rentrer dans le cercle de fer de la réalité ; lorsqu'au sortir de ce rêve d'un an il s éveilla corps à corps avec son destin, et que toutes les faces de sa position se révélèrent à lui dans leur nudité désolante, sa carrière entravée, son père irrité, ses amis dispersés, et de toute part les aiguillons menaçants de la nécessité ; lorsqu'aux douleurs de la passion, douleurs de divine essence, se mêlèrent les embarras du présent, l'incertitude de l'avenir et les luttes mesquines de la vie positive; seul, sans protecteur, sans guide, sans appui, sans autre soutien que luimême, le cœur consumé par un mal sans espoir, l'esprit alangui par l'habitude des exaltations solitaires : c'est alors qu'il comprit ce que c'est que souffrir, c'est alors seulement qu'il put savoir s'il avait du courage. Eh bien, non, tu ne l'avais pas; et d'ailleurs, où l'aurais-tu pris, ce courage qui t'avait semblé si facile ? Tes lèvres avaient constamment repoussé le pain des forts et ne s'étaient abreuvées qu'aux sources énervantes. Tandis que tes compagnons, arrachant au travail le secret du talent, ensemençaient leurs sillons et préparaient des moissons glorieuses, toi, délaissant ton avenir, tu jetai» au vent des amours les dons sacrés de ta jeunesse. Aussi, quand vint le jour de l'épreuve, ce jour qu'avait défié ton ardeur insensée, tu te trouvas sans lorce et sans vertu pour combattre et pour résister! Il ne s'agissait plus d'aller sur les plages ou le

lot*% des traînes, par toutes les lunes et par tous les soleils, recueillir des larmes précieuses, et, passant tour à tour de l'églogue à l'élégie, s'égarer en contemplations et en désespoirs amoureux. Il s'agissait désormais de vivre, d'exister. II avait, dans ce long voyage, épuisé toutes ses ressources. Son aventure avait fait bruit dans sa province : naturellement, M. Felquères en avait été le premier instruit ; et, comme il professait une médiocre estime pour ces façons de chevalier errant, il avait signitié à son fils, en lui envoyant sa malédiction, qu'il eût à revenir au pays, à moins qu'il ne préférât mourir à Paris, misérable. Henry, qui n'eût pas hésité, n'aurait-il eu que cette alternative, se trouva donc réduit, avec de.=i habitudes de bien-être, à la fortune de sa mère, c'est-à-dire à la pauvreté. Il aurait pu recourir à George ; mais, de retour à Paris, il avait évité de le voir : pourquoi? il l'ignorait lui-même; à son insu, il ne lui pardonnait pas Marianna.

Il échappait à peine aux jours fleuris de l'adolescence. A l'âge où tout fermente en nous, où les instincts s'éveillent, où les passions s'allument, où la sève coule et déborde, au milieu des agitations du cœur, des aspirations vers les joies inconnues de la vie, c'est à cet âge qu'il se trouva aux prises avec ces deux monstres hideux qui ternissent et décolorent toutes les complaisances de l'imagination, îa misère et la solitude. Heureux ceux de «os frères qui n'ont point subi cette épreuve ! Celui-ci ployait sous un autre fardeau. L'amour était en lui comme une ambition dévorante que le monde ne pouvait sa-

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