‹ Romans et nouvellesChapitre 119 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

madame de Belnave à la mort ; ce n'était pas lui qui recueillerait les fruits de son amour et de sa conquête! Il ne l'avait sauvée de George que pour la jeter dans les bras d'un autre ! C'était pour un autre qu'il avait relevé, au prix de tant de soins, cette plante brisée ; c'était dans un autre cœur qu'elle irait achever de s'épanouir un jour! Entre la jalousie du pa^sé et 'la jalousie de l'avenir, qui pourrait dire ce qu il souffrit alors ? Son caractère s'altéra, et madame de Belnave alarmée se prit à l'interroger avec une sollicitude maternelle qui ne faisait qu'irriter tant de maux. II sentait bien qu'il n'était qu'un ami pour elle, et qu'il lui fallait porter jusqu'au bout la croix de son sacrifice. L'amour fut pour lui comme ces fabuleux rivages dont on respirait la fraîcheur, mais où l'on n'abordait jamais. Il vécut près du bonheur sans pouvoir y porter la main. Il toucha l'autel et ne put l'embrasser.

A Paris, il se retira de madame de Belnave, sans humeur, sans affectation, et couvrant toujours de quelque prétexte la rareté de ses visites. Il lui cacha sa pauvreté aussi bien que son amour. Sans doute il aurait trouvé doux d'épancher à grands flots les douleurs qui le ravageaient : mais, en disant le mal de son cœur, il eût craint d'embarrasser la reconnaissance de Marianna, et de paraître réclamer le prix de son dévouement.

11 essaya de vivre ainsi, mais il se courba bientôt sous le sentiment de son impuissance. L'amour l'avait détourné du culte de la réalité. Il n'avait ni spécialité, ui talent, ni connaissances 3 rien ne lui

souriait, rien ne l'attirait ; le monde était pour lai terne et désenchanté. Demeuré étranger au mouvement d'idées qui se faisait alors, il ne se rattachait à aucun parti ; il n'avait ni drapeau ni chef, il marchait tout seul en sa voie. Il n'avait que vingt ans, déjà le jeune homme s'éteignait en lui : la belle passion de la gloire avait séché dans son cœur, l'égoïsme de l'amour l'avait envahi de toute part. Il n'avait goût qu'à sa douleur. Que faire ? que devenir ? Il promena autour de lui un regard morne et fatigué, et partout il rencontra la solitude, le découragement et l'ennui.

C'est alors qu'il se sentit pris d'un grand dégoût de toutes choses, et qu'il songea sérieusement à s'affranchir de l'existence. Dans cette époque, ils étaient tous ainsi ! Ils avaient vingt ans et ils voulaient mourir. Leur aube blanchissait à peine, qu'ils aspiraient déjà au soir. Le suicide était dans l'air, comme si l'émeute et la peste n'eussent pas sufK à décimer nos villes. Tous, ou presque tous, étaient atteints du même mal; et, chaque jour, une longue lile de sœurs éplorées, de mères épouvantées allaient interroger la Morgue. Comment ce jeune homme aurait-il échappé à la contagion, lui qui n'avait ni sœur à protéger, ni mère à soutenir, rien qui la rattachât au monde d'ici-bas ? Tout l'invitait à le quitter, et les conseils de son désespoir, et les tunestes exemples qui éclataient autour de lui, et les séductions d'une littérature qui égarait alors tous ces faibles courages. Hélas ! à celui-là, pardonnez d'avoir voulu mourir 1 II n'était pas de ces tribuns

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