‹ Romans et nouvellesChapitre 120 sur 177 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

de deux jours qui se tuaient, comme le vieux Caton, pour avoir désespéré de la cause de la liberté ; ni de ces génies méconnus qui protestaient, par leur mort, contre l'ingratitude de leurs contemporains ; ni de ces poètes étouffés qui se vengeaient de l'obscurité de leur vie par quelques heures de célébrité posthume. Il ne se plaignait pas, lui ; il n'accusait ni la société ni personne ; humble de cœur, jamais l'orgueil ni la vanité n'avaient inquiété ses veilles ni son sommeil ; au dernier échelon de la hiérarchie, il ne pensait pas que la place qu'il occupait fût audessous de ses mérites : il n'était rien qu'une âme tendre qui désespérait de l'amour.

Ainsi les rôles étaient changés. Tandis qu'Henry s'affaissait sous le désespoir, Marianna s'élançait vers la vie, le cœur plein de renaissantes espérances. Elle n'osait pas s'avouer qu'elle aimait : peut-être l'ignorait-elle encore ; mais, au souvenir d'Henry, pourquoi se sentait-elle défaillir de honte en même temps que de bonheur ? Sans cesse occupée à repasser dans son esprit les jours qu'ils venaient de compter ensemble, elle s'en récitait à elle-même tous les détails ; la mémoire , ce grand poëte, les lui rendait parés de charmes toujours nouveaux. Elle avait des rêves tourmentés où elle se retrouvait assise sur un tertre vert près du château de la Madeleine ; et lorsqu'elle se réveillait en sursaut, c'est qu'elle avait senti sur ses lèvres deux lèvres fraîches et brûlantes. Le soir, elle demeurait des heures entières à sa fenêtre, le regard attaché sur la fenêtre •du jeune homme, qu'elle voyait, chaque nuit, s'al-

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lumer et s'éteindre comme un pnare mystérieux. Elle avait fait de la lampe qui l'illuminait la confidente de ses pensées secrètes. Elle l'animait de sa vie et de ses sentiments ; elle l'interrogeait avec inquiétude, elle en recevait des impressions de tristesse ou de joie, selon que la lueur était pâle et mourante, ou le rayon vif et joyeux. Il lui semblait que c'était l'âme d'Henry qui brillait comme une étoile solitaire, et qui la regardait dans l'ombre.

Cependant, les visites d'Henry devenaient de plus en plus rares, et Marianna suivait avec une anxiété croissante les changements qui s'opéraient en lui. Elle en soupçonnait vaguement le motif; mais elle avait déjà les pudeurs de l'amour, et ce n'était jamais sans une timide réserve qu'elle osait le questionner. Et puis, savait-elle bien ce qui se passait dans son propre cœur? Quand même elle l'eût nettement compris, le passé n'était-il pas là , tout saignant encore et tout palpitant, pour l'arrêter, épouvantée, sur le seuil d'un second amour ? Enfin, en supposant qu'elle fiât disposée à le franchir, les âmes délicates comprendront sans effort de quels sentiments de retenue elle devait s'entourer en présence de ce jeune homme qui l'avait déjà vue si follement éprise, si follement résolue à mourir. Henry n'était pas dans le secret de tous ces mystères, et jamais il ne quittait Marianna sans emporter le trai mortel plus avant dans sa blessure.

Un jour, madame de Belnave le trouva si changé^ qu'elle ne put réprimer, en l'apercevant, un mouvement de douleur et d étonnement. Près d'un mois

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s'était écoulé depuis leur demière entrevue. Ses traits s'étaient amaigris, ses lèvres décolorées, son visage assombri ; ses yeux , enfoncés dans leur orbite , brillaient d'un funeste éclat ; ses paupières étaient sanglantes. Il prit place auprès d'elle ; son maintien était grave et triste ; ils causèrent, sa voix était lente et sévère. Madame de Belnave voulut d'abord se plaindre doucement à lui de lui-même; mais la conversation prit insensiblement un tour sérieux et presque solennel. Ils parlèrent longuement des amertumes de cette vie et de l'espoir d'une vie meilleure; Henry répéta souvent ces paroles d'un poëte, qu'il est beau de mourir jeune, et de rendre à Dieu, qui nous juge, un cœur pur et plein d'illusions. Tous ses discours respiraient une sombre sagesse ; et Marianna, en les écoutant, se sentait agitée par une indicible inquiétude. Elle essaya, à plusieurs reprises, de changer le cours de cet entretien; le jeune homme y revenait sans cesse. Au bout d'une heure, il se leva; et, près de s'éloigner, il demeura longtemps contre le chambranle de la che- %iinée, silencieux et immobile. 11 y eut un instant où son secret faillit lui échapper ; il le renfonça dans son âme, résolu à vider son calice jusqu'à la lie. Vingt fois, de son côté , madame de Belnave fut tentée de lui ouvrir ses bras et de l'appeler sur son sein : chaque fois ses terreurs l'emportèrent sur son amour.

— Durant ces derniers temps, dit Henry, je voua ai bien négligée sans doute; du moins, croyez-vous que mon cœur en a plus souffert que le vôtre?

2oïi MARIANNA.

J'avais accompli ma tâche : que pouvais-je pour votre bonheur ? La garde qui veille au chevet du malade s'éloigne quand la santé revient.

— Ah ! vous êtes cruel, dit-elle.

— Cruel? répéta- t-il avec un triste sourire ; vous ne le pensez pas. Cependant, si vous disiez vrai ; si, par une fatalité que j'ignore , j'avais démérité de vous, je vous prierais de pardonner : car je ne voudrais pas, en partant, vous laisser un mauvais souvenir.

— Où donc allez-vous ? s'écria-t-elle.

— Mon père me rappelle, et je pars, répondit froidement Henry.

— Vous partez ! et c'est là vos adieux ! Que vous ai-je fait pour que vous me quittiez de la sorte? Ah ! oui, vous êtes cruel, vous êtes impitoyable.

— L'amertume de vos regrets adoucira pour moi celle delà séparation, dit le jeune homme; je pars, il faut céder à la nécessité qui m'entraîne. Si vous eussiez pu retirer quelque bien de ma présence, le ciel m'est témoin que j'aurais résisté, heureux de pouvoir, en restant, vous être de quelque secours ; mais inutile à vous, inutile à moi-même, pourquoi prolongerais-je mon séjour à Paris? Je n'ai plus rien qui m'y retienne, et tout me pousse où je vais. Adieu donc ! Rappelez-vous les paroles que vous me dites un jour. C'est à mon tour de vous les dire : Que mon souvenir vous soit doux, et que la vie vous soit légère 1

Il s'éloigna avant qu'elle eût trouvé la force de le retenir, il s'éloigna sans lui avoir baisé ia main.

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— Ah ! madame, que se passe-t-il î dit Mariette en entrant tout émue : je viens de rencontrer M. Henry qui m'a embrassée en pleurant.

— I! part, il s'en va, il nous laisse ! s'écria-t-elle avec désespoir ; il part, et pas un regret, pas une promesse de retour, pas un mot de pitié, pas une expression de tendresse ! Mon Dieu ! que lui avonsnous fait?

Vous est-il arrivé, nageur mexpSrimenté, de vous sentir soutenu sur l'eau par un faisceau de joncs ou de branches de saule, que vous aviez cueillis sur la rive ? Vous flottiez au gré de cet appui léger ; et bientôt, oublieux du support, vous alliez, ne croyant qu'à vos forces et à voire adresse. Mais si vous aperceviez tout à coup les joncs ou les branches de saule dispersés au courant de l'onde, reconnaissant alors que vous aviez follement présumé de vous-même, vous vous débattiez avec effroi, et vous cherchiez à ressaisir les débris de votre naufrage. Ainsi de Marianna pour Henry. A l'heure de la séparation, elle s'avoua qu'elle avait mis sur cette jeune tête tout ce qui lui restait d'espérances. Depuis son retour, elle ne l'avait vu qu'à de longs intervalles ; mais elle le sentait près d'elle ; etp se reposant sur le temps du soin de nouer par un lien, qu'elle n'osait serrer elle-même, deux destinées nécessaires désormais l'une à l'autre, elle s'abandonnait mollement à Is dérive des chimères. Tout ce brillant échafaudage, palais de brume et de vapeur, s'écroula en moins d'un instant sous le coup de ce brusque départ, de •cet adieu calme et glacé. Pareil à la foudre, ce coup.

en la frappant, réclaira ; elle comprit à son désespoir tout ce qu'elle avait espéré ; et, à la lueur sinistre qui se répandait autour d'elle, l'infortur ée descendit tout entière dans son propre cœur.

Elle acheva dans les pleurs cette lamentable journée. Ce n'était pas seulement l'espérance déçue qui se plaignait en elle : les discours d'Henry, l'altération de ses traits, l'étrange expression de sa physionomie, sa voix lente et grave, sa parole austère, tous les détails de cette dernière entrevue, ne lui laissaient ni paix ni trêve ; à la douleur de le perdre se mêlait une sourde inquiétude qu'elle ne pouvait expliquer ni vaincre. Vers le soir, elle s'accouda sur le balcon de sa fenêtre ; et là, malgré la pluie que le vent lui soufflait par rafales au visage, elle resta les yeux attachés sur la croisée d'Henry, que son regaid devinait dans l'ombre : car, non plus que dans son cœur, rien ne brillait dans la nuit épaisse. Henry était-il parti ? avait-il déjà tenu sa promesse? était-il donc vrai qu'elle ne devait plus le revoir ? L'astre solitaire, qui luisait à son ciel obscur, s'étaitîl voilé pour toujours ? Le phare mystérieux venaitil de s'éteindre pour ne se rallumer jamais? Long<temps elle f^ttendit; enfin l'étoile se leva, et le pâfc rayon, traversant la ramée, pénétra aussitôt dans son âme.

Elle resta longtemps ainsi, dévidant lentement et avec amour l'écheveau de ses souvenirs. Longtemps elle laissa sa pensée courir sur la plage de Poruic et sous les ombrages de Clisson. En se rappelant ce qu'Henry avait été pour elle, ce qu'elle avait été

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pour lui. elle s'accusa de dureté et d'ingratitude. Qu'avait-elle fait pour le retenir? Par quels soins, par quelle tendresse avait-elle reconnu un dévouement si rare, une si noble affection ? Arrivant, par d'insensibles détours, de ce regret presque maternel à des sentiments moins calmes et plus voilés, elle revit Henry tel qu'il lui était apparu par un soir du dernier automne ; son cœur se troubla, de brûlantes images passèrent devant ses yeux. Puis, elle sentit retomber sur elle cette lourde inquiétude que lui avait laissée la dernière entrevue, et soudain les folles images s'envolèrent avec épouvante. La nuit était sombre, le vent déchaîné poussait de lugubres gémissements. Pâle et tremblante, la lampe d'Henry paraissait à chaque instant près de s'éteindre. — Tu souffres, disait Marianna, qu'as-tu ? Il lui semblait entendre, à travers les hurlements de la bise, des cris plaintifs qui l'appelaient ; tout son sang se glaçait de terreur, elle retenait sa respiration pour prêter une oreille attentive. — Qu'est-ce donc, mon Dieu ! s'écriait-elle. — Il y eut un instant où, l'âme frappée par un affreux pressentiment, elle se précipita dans sa chambre et sonna Mariette à coups redoublés.

Henry, après avoir quitté Marianna, avait erré jusqu'au soir par les rues et le long des quais. Rentré dans sa chambre, il arracha d'une enveloppe de serge verte une boîte plate et carrée, présentant moins d'épaisseur que de surface : c'était un meuble élégant, de palissandre incrusté de cuivre, un présent qu'il tenait de l'amitié le George ; le seul

débris qui lui restât de son ancienne splendeur. Il l'ouvrit, en tira lentement deux magnifiques pistolets, lit jouer la batterie, pour en éprouver la tidélité; sûr de ses armes comme de lui-même, il les déposa sur la table.

Il écrivit à son père une lettre froide, mais respectueuse, dans laquelle il disait que, n'ayant rien à espérer ici-bas, il se décidait à partir pour aller rejoindre sa mère : implorant d'ailleurs le pardon de ses égarements, et n'accusant que lui seul de sa misérable fin. Pas un mot à Bussy. Il commença pour Marianna une lettre dans laquelle il voulut répandre toute son âme, cette âme douloureuse, si longtemps étouffée ; mais il pensa qu'il valait mieux ensevelir avec lui le secret qui le tuait, que d'attacher un remords à ce cœur, déjà bien assez tourmenté. La lettre resta inachevée.

Il n'était ni fanfaron ni lâche; il ne jouait pas à l'héroïsme, et ne s'était jamais préoccupé des propos qu'un homme, en se tuant, peut ameuter autour de son cadavre ; il ne pensait pas que le bruit de sa mort pût retentir en dehors de sa chambre ; il ne se souciait pas de mourir bien ou mal ; il voulait mourir^ voilà tout. En face de l'heure suprême, il cacha sa tête dans ses mains, et il pleura des pleurs amères, car il aimait la vie, cet enfimt! Dieu lui avait fait une âme où se réfléchissaient toutes les poésies de la création; il était lui-même une des poésies qui s'ignorent. Mourir, et il avait vingt ans ! Mourir avant d'avoir vécu, sans avoir goûté au bonheur! Il se rappela le brillant cortège d'espérances qui

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