‹ Romans et nouvellesChapitre 13 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mur mitoyen. Mais lui, Henry , que savait-il de l'a^ venir? Il lui semblait qu'en trois ans il allait conquérir le monde.

L'heure était venue pour Bussy de mettre à l'œuvre les sentiments de reconnaissance qu'il avait roués à la mémoire de la femme sainte qui l'avait Hevé, de s'acquitter envers le fils des bienfaits de la Jière. Il accepta d'abord Henry comme un devoir, K ne tarda pas à se prendre pour lui d'une tendresse véritable ; mais il était trop jeune lui-même pour que cette affection fût assez grave et assez austère. Henry était une nature tendre et poétique : il y avait en lui beaucoup des séductions de la femme, quelque chose de frêle et de gracieux qui invitait la protection, et, par-dessus toutes choses, une fleur de jeunesse qui l'entourait comme d'une atmos[)hère sympathique. George eut pour lui tout l'orgueil, toutes les puériles vanités de l'amour. Au lieu de le laisser s'épanouir dans l'ombre, il l'exposa aux feux du grand jour. Oubliant qu'Henry n'était plus un enfant, qu'il n'était pas encore un homme, il fit de lui le compagnon, le confident, le témoin de sa vie tout entière, et c'est ainsi qu'à dix-neuf ans ce jeune homme se trouva mêlé au drame dont j'ai conté le dénoûment.

L'étude des passions observées sur le vif est funeste aux jeunes cœurs : elle les remplit d'agitations et de dévorantes ardeurs, et ne leur est profitable! en enseignements d'aucun genre : car la présomptueuse jeunesse désigne toujours à ses triomphes la place où ses devanciers ont succombé. Henry suivit

pas à pas toutes les phases de la liaison de ses deux amis, reflet brillant ou sombre de leurs bons ou de leurs mauvais jours. Bientôt, à son insu, son âme se troubla ; il perdit l'égalité de son caractère, et la limpidité de son regard s'altéra. Il recherchait la solitude, fuyait George et Marianna, et nourrissait contre le premier je ne sais quelle irascible humeur qu'il ne s'expliquait pas à lui-même. George et Marianna remarquèrent à peine ces bizarreries; d'autres soins les préoccupaient : déjà leur chaîne était lourde à porter. Henry assista à l'agonie de cet amour; confident du désespoir de Marianna, il fut le vase où tomba goutte à goutte le trop-plein des douleurs de cette infortunée. Sa pitié fut noble et désintéressée : s'il eût fallu son sang pour ranimer la tendresse de George, il eût donné son sang, et son cœur, et sa vie. Mais quand, le soir, il quittait cette femme après l'avoir vue, belle et désolée, sangloter et pleurer sur ses mains, pourquoi donc allait-il, la nuit, sur les quais déserts, seul, sentant avec une joie sauvage la bise ec la pluie qui lui fouettaient le visage, cherchant à dompter, par la fatigue du corps, les pensées tumultueuses qui l'agitaient? Pourquoi d'autres fois mordait-il son lit avec rage, enviant les trésors que dédaignait Bussy, déplorant tant de biens perdus, heureux et misérable des pleurs qu'il avait vus couler, maudissant George et le bénissant, s' accusant et ignorant son crime, blasphémant le ciel et la terre, et, à chaque crise nouvelle de cet amour expirant, se déchirant la poitrine comme pour en arracher un horrible sentiment de joie?

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