‹ Romans et nouvellesChapitre 122 sur 177 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

vécu dans la tourmente, bien qu'ils se soient éteints dans les larmes, tous deux en gardent à cette heure, l'un dans le ciel, et l'autre sur la terre, un pieux et touchant souvenir.

Fut-il jamais plus belles âmes enchaînées par un lien si charmant ! Jamais union plus étroite et plus sainte offrit-elle plus de chances de félicité, plus de conditions d'existence ! Le monde lui-même la respecta, lui d'ailleurs si impitoyable à toutes celles qu'il ne sanctionne pas. Ils furent pour les tendres natures un sujet de réjouissance intérieure, d'hésitation et d'étonnement pour les esprits froids et sceptiques; des rares élus qui pénétrèrent dans cette intimité, nul ne s'est rencontré qui n'en ait conservé un sentiment de vénération mêlée d'attendrissement et de bienveillance. Qui n'eût prédit à ces amants un long avenir d'heureux jours ? Qui n'eût pensé que la destinée leur réservait la gloire de laisser à la passion un magnifique exemple de constance et de longévité ? Ils avaient en partage la grâce et la beauté, la jeunesse et l'intelligence. Ils brûlaient des mêmes ardeurs : les mêmes goûts, les mêmes sympathies les rassemblaient en toutes choses. Leur amour ne contenait aucun des germes dissolvants qui minent les amours vulgaires. Ni la vanité ni l'orgueil ne les avaient poussés l'un vers l'autre ; ils s'aimaient pour eux-mêmes et nullement en vue du monde. Ce n'était pas non plus égarement des sens, curiosité de l'esprit ou fantaisie du cœur, mais un sentiment grave et réfléchi dans lequel ils se promettaient de mourir. Leur bonheur même avait

quelque chose de sérieux et d'austère, parce qu'il se souvenait de la douleur. Ils ne l'étalaient pas au grand jour ; mais ils le cachaient soigneusen^ent, comme les oiseaux cachent leurs nids au fond des bois. Ils s'étaient l'un à l'autre un univers toujours nouveau : ils n'avaient d'ambition que leur félicité mutuelle. Oui, c'était une sainte union : et, bien qu'elle fut de celles que la société réprouve, elle a dû trouver grâce devant Dieu et devant les hommes ; car ils n'envisageaient pas la passion comme l'affranchissement des devoirs, ils y rattachaient, au contraire, des obligations d'autant plus sévères, que la loi ne les protège pas. Hélas ! puisqu'un si noble spectacle n'a pas su attendrir le sort inexorable ; puisque ces deux amants n'ont pu vieillir ensemble, et qu'à tant d'aimables tendresses ont succédé des regrets déchirants, il n'est donc ici-bas que de périssables amours, il n'est donc point de feu si beat qui ne donne des cendres amères !

Nous ne dirons pas l'enivrement des premiers jours. Qui ne vous connaît pas ne saurait vous comprendre, et qui vous a goûtées ne saurait vous décrire, prémices enchantées de l'amour ! Ce fut une ivresse que nul ne saurait dire, et jamais passion n'eut d'aurore plus resplendissante dans un ciel plus radieux ni plus pur.

— Ah ! je le savais bien, disait Marianna dans son fol enthousiasme, je savais que tu existais, chère âme qu'avait devinée la mienne j que iu existais ailleurs que dans mes songes, cher bonheur enfin rencontré ! Te voilà, c'est bien toi ! c'est bien

Page 1