CHAPITRE XVIII
bien ! Ton amour est un bienfait, une bénédiction du ciel ; c'est la couronne du martyre qui m'est accordée sur la terre. Eh bien, le croirais-tu? il y a des instants où je voudrais mourir, mourir aimée de toi, m'ensevelir dans ton amour avant que le sort me l'enlève. Je ne sais quel fatal instinct me crie que ce sont là mes plus beaux jours. J'ai des terreurs qui me poursuivent jusque dans tes bras, de sinistres éclairs qui m'arrivent jusque .«ous tes caresses. Je me sens trop heureuse; je crains que Dieu ne soit jaloux d'une félicité si parfaite. Henry, m'aimeras-tu toujours? Cette existence à deux qui t'enivre à présent, jamais ne te lassera-t-elle ? Cette beauté que tu trouves en moi, et que j'ignore, peutêtre un jour la chercheras-tu vainement ? Que saistu de la vie, du monde et de toi-même ? Le monde a tant de séductions, la vie tant de chocs imprévus, et te voilà si jeune encore ! Un jour, tu m'objecteras peut-être les exigences de ta gloire et les soins de ton avenir? Vous êtes tous ainsi, vous autres ! Mais tu es bon, Henry, tu es un noble cœur; c'est quelque chose pour toi, n'est-ce pas, que la destinée d'une femme qui t'a voué toute son âme? Tu ne briseras pas ce que tu as relevé ; tu ne m'auras pas tirée de l'abîme pour m'y replonger plus avant; tu voudras compléter ton œuvre. Je me dis tout cela, et je tremble, et j'ai peur, et j'ai besoin que tu me rassures. Regarde-moi : je n'ai plus d'autre ciel que le bleu de tes yeux. Parle-moi : ta voix me fait croire au bonheur.
Et, en parlant ainsi, elle s'attachait à lui, comme
le naufragé à la branche, son unique espoir, sa dernière chance de salut. Cet effroi irritait Henry et le charmait en même temps. Il grondait doucement Marianna, la rassurait plus doucement encore ; puis, lorsqu'il avait prodigué tous les trésors de sa tendresse, affectant à son tour des craintes qu'il n'avait pas, il répétait : — Mais toi, m'aimeras-tu toujours? Cette existence à deuxqui t'enivre à présent, jamais ne te lassera-t-elle ? Ce charme que tu trouves en moi, et que j'ignore, peut-être un jour le chercheras-tu vainement ?
Madame de Belnave ne répondait la plupart du temps à ces questions que par un triste sourire ; car elle sentait que ces craintes n'étaient pas réelles, et que c'était un jeu d'enfant. Et s'il insistait : — Que tu le sais bien, lui disait-elle alors, ah! que tu lésais bien, que mon amour ne se lassera pas, et que tu as ma vie tout entière ! Que tu es bien sur de ton pouvoir, et que dirais-je, hélas ! qui puisse ajouter à ta sécurité ? Ai-je hors de toi une destinée possible ? Le monde me réserve-t-il des séductions qu'ait à redouter ta sollicitude ? L'avenir me garde-t-il un autre rôle que celui de t'aimer, une félicité plus grande que celle d'être aimée de toi ? Henry , mon univers commence et finit à ton nom. Le monde me repousse, la société ne me connaît plus. Je n'ai plus de parents ni d'amis : ma place est vide à jamais au foyer de la famille; il ne me reste qu'une sœur qui prie pour sa sœur exilée. Et tu demandes sérieusement si je t'aimerai toujours ! II était bien dur et bien cjuel, celui que je prenais pour toi, mi-