CHAPITRE X>1U
entend sonner la charge, il rongeait son frein, frappait du f ied la terre, et brûlait de se mêler à la lutte. Mais ces belles ardeurs s'abattaient sous l'influence de Marianna, comme un feu de chaume sous une ondée du ciel. Elle avait un art merveilleux, qu'elle tenait de Bussy, pour railler et réduire à néant les idées, les faits et les théories qui produisaient chez Henry ces exaltations passagères : art d'autant plus dangereux chez elle, qu'aux subtilités de l'esprit elle ajoutait les séductions du sentiment. Oubliant qu'elle avait longtemps reproché à George ce système d'ironie flétrissante qu'il déversait sur toutes choses, et jusque sur les noms que la toule admire et révère, elle jouait avec les questions les plus graves et les plus saintes, comme un enfa:.t avec les vases de l'autel. Religions nouvelles, convictions politiques, utopies sociales, tout croulait sous ses sarcasmes; et lorsqu'il ne restait plus pierre sur pierre de ces temples où Henry, quelques instants auparavant, se préparait à pénétrer avec un pieux enthousiasme, elle l'attirait près d'elle, et l'entourant de ses bras amoureux, ou couchée comme une gazelle à ses pieds :
— Tu pleures les jours perdus, ingrat ! lui disaitelle. Ce sont des jours perdus, selon toi, ces jours (l'oubH, de passion et d'ivresse que tu passes ici dans mes bras? Consumés en vaines ambitions, tu les trouverais mieux renq^lis? L'amour ne te semble pas digne d'occuper ta vie tout entière. Tu le vois bien, héla* ! que mes terreurs ne sont pas folles, et que j'ai raison de trembler ! Peut-être as-tu
pensé que je t'aimerais mieux dans une position plus brillante, environné des dons de la gloire et de !a richesse? Oh! non. Reste sans gloire, reste pauvre, reste ignoré : c'est ainsi que je t'aime. Paré d'un nom resplendissant, t'aimerais-je moins? Non, ^ans doute; mais je serais moins sûre de mon amour. Je suis si certaine, à cette heure, de ne t' aimer que pour toi-même! Cet amour que je ressens pour toi est si noble, si pur, si désintéressé ! C'est là ma gloire, à moi, et ne comprends-tu pas qu'elle s'éclipserait devant la tienne? Et puis, ai-je besoin qu'une voix étrangère m'éclaire sur le prix desbiens que je possède? ai-je besoin qu'on me compte mon or ? tes succès me révéleront-ils en toi quelque mérite que j'ignore? Ah ! le monde ne met pas sur la tête de ses élus une auréole plus éclatante que celle qui luit à mes yeux sur ton front. Vois-tu, Henry, tu m'as faite heureuse entre toutes les iemmes ; tu m'en as faite aussi la plus fière et la plus glorieuse, car j'ai un trésor à moi seule, un diamant enfoui dans mon cœur.
C'était par de semblables discours que madame de Belnave reprenait son empire. Encore toute meurtrie de la domination de son premier amant, il lui semblait doux de dominer à son tour et de régner en souveraine sur cette jeune intelligence.
Mais, chose étrange ! lorsqu'elle fut bien sûre de son bonheur, et qu'elle en eut assuré l'avenir ; lorsqu'elle eut enchaîné son amant par des liens indissolubles, élevé autour de lui une infranchissable barrière et fermé toutes les issues ; lorsqu'elle put