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CHAPITRE XIX

res, s'élait présenté, le matin, chez madame de Belnave. Il s'appelait Léonard : une figure honnête et niaise, honnête et niais comme sa figure. C'était un garçon de la Creuse : il avait grandi avec les deux sœurs à Vieilleville, et suivi Marianna, après son mariage, à Blanfort. Madame de Belnave crut voir entrer avec lui tout Blanfort et tout Vieilleville dans sa chambre.

— Te voilà, Léonard ! dit-elle d'une voix troublée et le front couvert de rougeur.

Léonard, sans plus de façon, l'embrassa sur l'une et l'autre joue ; puis il s'informa avec insistance de la santé de sa jeune maîtresse : car, sur la foi de M. de Belnave, qui expliquait ainsi l'absence de Marianna, il croyait pieusement qu'elle n'avait quitté Blanfort que pour venir se rétablir à Paris.

— Il faut que vous ayez là une fière maladie, ajouta-t-il, car voilà longtemps que ça dure. Dimanche dernier, sous la ramée, le petit Baudran, le forgeron, assurait d'un air goguenard que vous étiez malade comme lui. Je vous lui ai planté, sauf votre respect, êur la joue gauche, une giroflée qui n'a pas attendu le printemps pour fleurir. C'est pourtant vrai tout de même, notre jeune maîtresse, qu( vous êtes plus malade que vous n'en avez l'air. Où ne se douterait pas, à vous voir, que vous dépérissez depuis tantôt trois ans. Pas vrai, monsieur, qu'on ne s'en douterait guère? répéta-t-il en se tournant vers Henry, présent à cette entrevue.

Henry prit son chaoeau et sortit.

282 HARÎANNA.

— C'est monsieur votre médecin? demanda Léonard d'un air bête.

Marianna éprouva une vive fantaisie de le faire jeter à la porte. Comme elle ne pouvait se dispenser de s'informer de M. deBelnave, et qu'elle n'osait prononcer ce nom, elle prit le parti de demander des nouvelles de la maison.

— Ah ! dame ! notre jeune maîtresse, répondit Léonard en roulant sous ses doigts les larges bords de son chapeau, tout est bien changé depuis votre départ. Comme le disait, l'autre soir, la mère Loriot, vous étiez la joie de Blanfortj la mère Loutil ajoutait même que vous aviez emporté avec vous le soleil du pays.

— Je vous ai laissé ma sœur, interrompit Marianna, qui se reconnaissait indigne d'inspirer de semblables regrets.

— C'est précisément ce qu'a répondu Denise, la blonde aux yeux bleus , répliqua Léonard. Mais quoique ça, la mère Boulu a fait comprendre que ce n'était pas la môme chose. C'est pourtant vrai, notre jeune maîtresse, que vous étiez un charme pour tout le monde ! Les cantonniers disaient que, lorsqu'ils vous avaient vue passer à cheval sur la route, et qu'en passant vous les aviez salués par leur nom, ça leur mettait le cœur au ventre pour le reste de la journée, et qu'en rentrant au logis ils étaient meilleurs pour leurs femmes. Quand vous paraissiez à la forge, appuyée sur le bras du maître , c'était un rayonnement sur tous les visages, et le son* on en parlait à la veillée. Je sais bien, pour mon compte,

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que, quand vous aviez marché dans mes allées, mes bordures d'oeillets étaient plus fraîches et le cœur de Léonard plus content.

— Vous ne m'avez donc pas oubliée là-bas ? dit Marianna, qui sentait de grosses larmes rouler sous ses paupières.

— Oubhée, notre jeune maîtresse! s'écria l'honnête garçon en lui pressant rudement la main. Vous oublier, nous autres! La mère Bambochard, cette vieille farceuse qui a enterré trois maris sans en pleurer un seul, disait qu'elle ferait plutôt le voyage de Paris, dût-elle faire le voyage à pied, que de mourir sans vous avoir vue encore une fois. Mais, madame, si on vous regrette au village, c'est bien autre chose sous votre toit. Il faut voir comme le maître est triste ! Personne n'ose se gaudir devant lui. Au printemps dernier, vers la mi-avril, il lui prit fantaisie de planter, derrière le château, un jardin anglais. Nous en causâmes plusieurs jours de suite, et chaque jour c'était un plan nouveau, et nous ne savions auquel nous arrêter. — Ah! notre maître, lui dis-je un matin, le pied droit appuyé sur le fer de ma bêche, les deux bras croisés sur le manche, c'est un grand malheur que notre jeune dame soit absente; elle nous eût été d'un bon conseil en cette affaire. — Là-dessus, monsieur tourna les talons sans répondre; et depuis, il n'a jamais été question de jardin anglais entre nous. M. Valtone ne chasse plus ; il n'a pas tué deux lapins depuis son retour de Paris. Madame votre sœur n'a pas l'air, non plus, d'être incommodée par l'envie de rire. Denise, la

blonde, assure qu'elle la voit pleurer tous les dimanches à la messe. Marinette, votre cuisinière, ne veut plus faire les plats que vous aimiez. Depuis votre départ, on n'a pas mangé de crêpes au château. Marie, votre filleule, dit que les vaches sont des ingrates de donner de si bon lait, lorsque vous n'êtes plus là pour le boire. Enfin , votre pauvre Léonard n'a plus goût à ses plates-bandes; les melons ne mûrissent plus qu'à la Saint-Médard ; et, pour goûter des petits pois, il faut attendre la Saint-Babolein. La mère Loutil a bien raison de dire que vous avez emporté le soleil du pays.

— Mon pauvre Léonard , dit Marianna qui riait et pleurait à la fois, est-ce que tu te souviens encore de nos jours passés à Vieilleville?

— Si je m.'en souviens, jarnidieu! Je me suis cassé la jambe que voici en allant dénicher pour vous une couvée de pies-grièches. C'est grâce à vous que Léonard a été exempt de la conscription. Je serais bien ingrat , si je ne m'en souvenais pas.

— Ce pauvre Léonard ! répétait madame de Belnave avec attendrissement. Et, dis-moi, Léonard, est-ce que tu ne songes pas à te marier bientôt?

Léonard devint rouge comme la crête d'un coq.

— Dame ! notre jeune maîtresse, j'y songe bien par-ci par-là. J'imagine de temps en temps que Denise, la blonde, ferait une gentille ménagère. Mais j'ai consulté notre maître; et, sauf votre respect, monsieurm'a répondu quej'étais un imbécile et que je ferais mieux de rester garçon.

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— Ah ! monsieur t'a répondu cela ? dit Marianna d'un air préoccupé.

— Oui, répliqua Léonard. II me semble pourtant que monsieur n'est pas payé pour donner de semblables conseils.

Marianna demeura silencieuse.

— Il fcuit revenir à Blanfort, jarnidieu ! s'écria Léonard en frappant le parquet de son bâton de cornouiller. Les médecins de Paris sont des enjôleurs, et jamais on ne me fera croire que le brouillard qu'on avale ici vaut mieux que l'air de nos campagnes. Revenez, notre chère maîtresse : on s'ennuie là-bas de ne plus vous voir. Votre présence rendra la gaieté au pays. Comment pouvezvous vivre ainsi éloignée de ceux qui vous aiment? C'est là votre mal, madame. Venez: Blanfoit vous guérira. C'est ce que disait, l'autre jour, la mère Gillet. Vous savez, notre jeune maîtresse, que le père Gillet est mort? Un fameux ivrogne de moins ! Eh ! oui ! eh ! oui ! disait sa veuve, qu'elle revienne, cette chère mignonne, et nous la guérirons, nous autres !

Marianna secoua la tête, et ne répondit pas.

— Adieu, Léonard, adieu, dit-elle.

— Qu'est-ce qu'il faudra dire là-bas de votre part? demanda Léonard en se levant.

— Que tu m'as parlé de Blanfort, et quêtes paroles m'ont touchée jusqu'aux larmes.

— Oui, notre chère maîtresse.

— El maintenant, embrasse-moi, dit-elle en lui tendant la joue.

286 KARIANNA.

Après s'être préalablement essuyé la bouche avec le revers de sa manche, Léonard appliqua sur la joue qui lui était offerte un baiser robuste et sonore. Près de sortir, il revint brusquement sur ses pas.

— Jarnidieu ! s'écria-t-il en tirant des larges poches de sa veste plusieurs objets qu'il déposa précieusement sur une table ; j'oubliais le beau de l'affaire. Voilà deux bouteilles de lait que vous envoie votre filleule , une galette de blé noir que Marinette a pétrie pour vous, des oignons de jacinthe que j'ai choisis moi-même, et enfin un chiffon de papier que madame votre sœur m'a chargé de vous remettre.

Ce chiffon de papier n'était ni plus ni moins qu'une lettre de Noëmi. ûlarianna s'en empara, et laissa partir Léonard sans songer à le remercier.

Madame Valtone écrivait à sa sœur :

« Ma sœur bien-aimée,

a Je suis à tes genoux que j'embrasse. Te souviens-tu d'un soir où, toutes deux assises sur un banc du jardin, nous nous plaignions doucement à Dieu qui n'avait pas béni notre mariage? Deux jeunes femmes de Blanlort passaient en chantant dans la plaine, et chacune tenait un enfant entre ses bras. Je mêlais mes plaintes aux tiennes ; et toi, offrant à mon bonheur le sacrifice de tes espérances , tu appelais sur moi la préférence du ciel ; tu t'écriais, dans la générosité de ton âme, que ma joie serait ta joie, que mon enfant serait le nôtre. Tu t'en souviens, ma sœur? Ëh bien> réjouis-toi, et remercie Dieu : tu es mère.

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