‹ Romans et nouvellesChapitre 131 sur 177 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

c Te l'avouerai-je? J'ai porté neuf mois cet espoir dans mon sein, neuf mois je l'ai senti tressaillir dans mes flancs, sans oser te le dire. Veux-tu tout savoir, ô ma sœur adorée? Au milieu de mes transports, ton souvenir me rendait confuse; j'avais comme regret à ma félicité ; je me sentais coupable envers toi ; tu me troublais dans mon ivresse. Que te dirai-je enfin? Pour toi, j'étais jalouse de moimême. Après avoir senti ma vie se déchirer dans les angoisses de l'enfantement, j'ai rendu grâces à la bonté divine qui, en nous envoyant un bonheur à partager, m'en avait laissé la tâche pour t'en réserver le loisir.

« C'est bien toi que le ciel exauce. Tu voulais une fille, c'est une fille qui t'est née, un ange> une âme toute blanche. Elle s'appelle Marie, de l'un de tes deux noms, de ton nom le plus doux. Tout le monde ici trouve déjà qu'elle te ressemble. Elle aura tes yeux, l'ovale de ton visage, ton front où l'intelligence rayonne. Moi, je lui ai donné ma bouche pour te souçire et t'embrasser.

« Viens, penche-toi sur ce berceau, regarde notre enfant : qu'elle est belle ! vois ses yeux : qu'ils sont beaux! vois son front : qu'il est pur ! Ses lèvres, qui s'cntr'ouvrent, t'appellent; ses blanches mains te cherchent; ses pieds se cacheraient dans le calice d'une rose. Répète donc avec moi : notre enfant! Je dis ton bonheur atout ce qui m'entoure, aux arbres, aux coteaux, à l'oiseau qui vole, au nuage qui s'enfuit. Ta fille ! ton enfant ! notre enfant à nous deux !

« Va, elle est bien à toi ; ton nom sera le premier

288 MARIAISNA.

qu'apprendront à bégayer ses lèvres. Je "veux que BOUS mes baisers elle pleure sa mère absente, je Veux qu'elle te reconnaisse en te voyant pour la /)remière fois. Car tu la verras, ô ma sœur bien-ainiée; tu la presseras sur ton cœur, tu me (lis; uteras ses caresses. Laisse-moi croire que l'ange du retour et de la réconciliation est descendu sous notre toit. Je ne suis qu'une pauvre femme, j'ignore par quelles voies Dieu complétera son œuvre; mais t'aurait-il fait à Blanfort une félicité si grande, s'il n'entrait pas dans ses desseins de t'y ramener un jour?

« Adieu, joie de ma joie, bonheur de mon bonheur. Soigne ta vie, qui ne l'appartient plus. Ce n'est plus ta sœur qui te prie et te conseille : c'est notre fille qui tend vers toi ses petits bras.

« NOEMI. »

Quelques ménagements qu'eût pris madame Valtone pour en amortir le coup, cette lettre pénétra, comme une lame, dans le cœur de madame de Belnave. Marianna aimait tendrement sa sœur ; mais, en songeant qu'elle aurait pu avoir à elle seule et sans partage ce bonheur qui ne se partage pas, et dontNoëmi lui offrait si généreusement la moitié, elle ne put se détendre d'un sentiment de poignante jalousie. De quelque réserve que la jeune mère eût enveloppé sa joie et son orgueil, madame de Belnave en avait bien compris le sens ; elle avait deviné san« efforts tout ce qui se cachait sous ces lignes de tr^^nsports contenus et d'ivresse étouffée ; elle avait cru voir rayonner sur chaque page ces lueurs qu'on

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