‹ Romans et nouvellesChapitre 132 sur 177 · CHAPITRE XIX. 28d · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. 28d

aperçoit au-desims des champs, par les grandes chaleurs de l'été. Toutefois, sa noble nature l'emporta bientôt, et elle remercia Dieu, ainsi que l'en avait priée Noëmi , sinon d'une félicité dont elle se sentait indigne, du moins de celle que sa sœur avait à tant de titres méritée. Elle pressa silencieusement sur son sein cette fille qu'elle devait n'embrasser jamais, et son imagination s'égara en rêves jusqu'alors inconnus. Blanfort, égayé d'un berceau, lui apparaissait sotis un nouvel aspect. D'un autre côté, la visite de Léonard l'avait plongée dans une mélancolie étrange. Cette prose bourgeoise qui était venue la surprendre dans l'atmosphère d'ardente poésie qui la pressait de toute part avait passé sur elle comme les brises qui s'élèvent de la mer, au soir des journées embrasées. La fontaine sous les palmiers du désert doit être au voyageur altéré ce que fut pour Marianna ce coup de vent qui lui arrivait de Blanfort. Elle répéta avec un sourire attendri les noms que lui avait dits Léonard ; les images qui, la veille encore, l'eussent peut-être effarouchée se virent accueillies par elle avec une bienveillance inaccoutumée. Elle regarda complaisamment les présents rustiques déposés sur la table : son âme, brûlante et fatiguée, se rafraîchit aux douleurs du passé et se reposa dans le souvenir des ennuis qu'elle avait si longtemps outragés.

Henry la surprit au milieu de ces réflexions. Sa présence la ramena d'une façon brusque et irritante au sentiment de l'heure présente. En cet instant, elle trouva la passion tout aussi importune, etpres-

que aussi odieuse qu'autrefois le devoir. Préoccupé de 1 impression qu'avait dû laisser à Marianna l'envoyé de Blanfort, jamais le maladroit enfant ne répandit son cœur en paroles plus passionnées. Marianna l'écoutait avec une secrète impatience. Les bouteilles de lait, les oignons de jacinthe et la galette de blé noir semblaient regarder Henry d'un air moqueur, et se rire de son langage. Faut-il le dire? ce langage blessales oreilles deMavianna comme un ton faux ou exagéré. La voyant triste et soucieuse, le jeune homme redoubla de tendresse et d'adoration. Vers le soir, il l'entraîna vers la fenêtre ouverte. Le soleil venait de s'éteindre ; les feux de la nuit s'allumaient au firmament ; aux jardins, dans les allées ombreuses, on pouvait voir encore, aux lueurs du crépuscule, passer de jeunes femmes accompagnées d'enfants aux ébats joyeux et d'époux au maintien grave. Des rires éclataient çà et là, et les groupes se perdaient en causant sous le feuillage. Henry se tenait près de Marianna, un bras autour de la taille de sa belle maîtresse; et, soit que l'amour fût en lui comme une lave sans repos, soit qu'il cherchât encore à dissiper les fâcheuses influences qu'avait subies madame de Belnave, son cœur s'épanchait à flots bouillants et continus.

— Ah ! s'écria-t-il en la pressant d'une étreinte amoureuse, que tu es bien ma vie tout entière ! Ah! qu'il est vrai que l'amour seul est bon, qu'il est le seul but de nos efforts, et que c'est folie, lorsqu'on l'a touché, de vouloir on poui'suivre un autre ! Ah î que je sens bien que ton cœur est la vraie gloire et

Page 1