‹ Romans et nouvellesChapitre 133 sur 177 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

la vraie richesse! Dis-moi, qu'est-ce donc que ce charme qui va chaque jour grandissant, chaque jour plus jeune et plus enivrant que la veille? Ta vue m'est toujours nouvelle et de plus en plus enchantée. Il y a en toi une beauté qui m'enveloppe et m'inonde de délices intarissables. Je passerais ma vie à te contempler, ma vie en ce monde €t dans l'autre. La lumière me vient de tes yeux; ton souffle est l'air qui me fait vivre. Quand tu parles, tout se tait en moi pour t'écouter ; non, tu ne parles pas, tu chantes. Ta robe, en l'effleurant, fait frissonner mon corps de surprise et de volupté. Lorsque je t'approche, tous mes sens sont ravis. Je tressaille au bruit de tes pas : je me dis ton nom à moi-même. J'avais imaginé des félicités exquises, rien d'aussi beau, d'aussi divin que toi. La nuit, je me réveille pour penser à mon bonheur. Ah ! pour toi je voudrais mourir! J'ai honte à mon amour qui ne s'est encore exhalé qu'en adorations stériles. Ne désires-tu rien d'impossible? Dis-le-moi; je te le donnerai. Veux-tu que j'aille chercher, pour la mettre à ton front, une de ces étoiles qui se lèvent au ciel? Elles se lèvent pour te regarder. Que tu es belle et que je t'aime! Mais vous êtes triste, mon âme? Qu'as-tu ? On a remué douloureusement ton passé; on t'a ramenée sans pitié sur tes mauvais jours? Maudits ceux qui t'affligent! Mais, cruelle adorée, est-il un souvenir amer qui doive t'atteindre dans mes bras ? Ne les as-tu pas reniés sur mes lèvres, les jours que je n'ai pas remplis ? Ne me l'as-tu pas dit toi-même, que ta vie ne commençait

qu'à moi? Que nous importe, à nous, Blanfort et le reste du monde ! Sais-je, moi , s'il est un corn de terre où m'attend le toit paternel ? Le passé, l'avenir, la patrie, la famille, c'est toi, c'est Marianna!

Jl continua longtemps de la sorte. Marianna l'écoutait à peine. Elle suivait du regard les ombres qui glissaient entre les arbres, moins préoccupée des discours d'Henry que des cris des enfants qui se poursuivaient sous la feuillée. Elle se rappelait vaguement les paroles de Léonard. Les noms du pays lui revenaient en mémoire, sans qu'elle essayât de les repousser. Elle laissait sa pensée rôder autour de Blanfort; elle cherchait des yeux Noëmi et sa fille. Elle entendait le bruit des forges, et le murmure de la Creuse, qui lui parlait de Vieilleville. Mais Henry la tenait au bout d'une chaîne de fer. Quand elle reposait, assise auprès de sa sœur, ou qu'elle se penchait sur le berceau de sa nièce pour baiser au front l'ange endormi, Henry tirait à lui la chaîne et ramenait violennuLUt madame de Belnave au sentiment de la passion. Elle s'efforçait alors de l'écouter et de lui répondre; mais ses forces trahissant son courage, elle retombait dans les rêveries interrompues, pour en être arrachée de nouveau par cet amour imptloyable.

Ce fut pour Marianna une longue et rude soirée. Épuisée et n'en pouvant plus, elle se dégagea du bras qui l'enlaçait, et rentra seule dans sa chambre. Elle se laissa tomber dans une causeuse, et, passant ses mains sur son front avec une expression de découragement indicible :

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