CHAPITRE XX
Cependant aucun nuage apparent n'avait encore altéré l'azur de leur ciel. Madame de Belnave n'était pas femme à se laisser abattre si facilenient. Elle avait trop sacrifié à l'amour, elle l'avait trop hautement proclamé le bien suprême, pour s'en retirer à la première défaillance. Non-seulement elle sut cacher à Henry le découragement de son âme, mais elle parvint à se le dissimuler longtemps à ellemême. Son orgueil était trop intéressé à ne pas donner raison à George Bussy. Elle s'opiniâtra à être heureuse ; elle fit de son bonheur une question d'amour-propre; elle y mit de l'entêtement. Mais dès lors ce devint pour elle un travail de tous les instants, une étude incessante, une préoccupation sans relâche, le plus lourd, le plus pénible des labeurs.
Inexpérimenté, comme on l'est à son âge, Henry ne prévoyait rien. Il prenait aveuglément son amour pour celui de madame de Belnave, et ne se doutait pas qu'il jouait auprès d'elle le rôle qu'elle avait joué auprès de son premier amant. H ne comprenait pas que cette âme convalescente, en dépit de ses prétentions à l'inépuisable jeunesse, avait besoin de ménagements ; que c'était un sol fatigué qui, pour donner de nouveaux fruits, voulait des années «le
repos. Au lieu de lui verser des ardeurs tempérée* par de douces ondées et par de fraîches brises, il l'embrasa de feux dévorants, il en brûla les germes à peine éclos, il en dessécha la sève renaissante. Il ignorait l'art d'alterner en amour le chant et le récitatif. Il aimait mal, parce qu'il aimait trop bien : il aimait trop. 11 usurpait le rôle de la femme, ce que les femmes ne pardonnent jamais. II allait follement au-devant de tous les sacrifices. Il délaissait son avenir; il consentait à n'être rien, ce que la société traduit par le déshonneur; il abdiquait sa place au soleil ; il désertait son rang dans la lutte. Il ne savait pas qu'il est des abnégations que les femmes payent par le mépris ; qu'elles ne sont touchées que des sacrifices qui intéressent leur vanité, et que leur orgueil repousse l'amant assez insensé pour leur immoler le sien. Il ne savait rien : il aimait.
Étourdie, enivrée par la passion de ce jeune honmie qui ne lui laissait pas le temps de respirer, madame de Belnave en était arrivée à ne plus sentir sa fatigue, lorsqu'un incident, en apparence indifférent, mais dont les conséquences furent irréparablement funestes, l'éclaira sur l'état de ses forces et la mit face à face avec sa position réelle.
Informé que la santé de son père donnait de sérieuses inquiétudes, Henry n'hésita pas ; il partit. Ce ne devait être qu'un voyage de quelques jours : toutefois, la séparation fut touchante. Bien des larmes furent répandues, bien des tendresses échangées; Henry promit un prompt retour, et Marianna s'apprêta de la meilleure foi du monde à passer le