‹ Romans et nouvellesChapitre 135 sur 177 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

temps de l'absence dans un profond ennui et dans une amère tristesse.

Il en advint tout autrement.

Madame de Belnave avait accompagné Henry jusqu'à la voiture. Dominée par les impressions du départ, elle passa le reste du jour dans une affliction véritable; le lendemain, elle s'éveilla avec un sentiment de délivrance qui la frappa de stupeur. Elle se leva par un soleil éclatant qui donnait un air de fête à sa chambre. Il lui sembla respirer plus librement que la veille; sa poitrine était plus légère. Elle éprouvait cette sensation de bien-être qu'on reçoit, au sortir d'une étuve, en se plongeant dans un bain d'eau fraîche. Les heures s'écoulèrent avec une incroyable rapidité. Elle écrivit à Noëmi ; elle sortit pour aller au bois; elle rentra calme et reposée. La journée s'acheva sans qu'elle eût, à vrai dire, beaucoup souffert de l'absence de son amant.

Cette absence se prolongea au delà de toute prévision. Madame de Belnave la supporta avec une résignation parfaite. Ce fut pour elle un temps de relâche et de répit , que troublèrent seulement les lettres d'Henry et l'obligation d'y répondre. Les lettres d'Henry étaient brûlantes, celles de Marianna furent plus tendres que passionnées. Écrire est, en amour , une épreuve décisive : en amour, le papier ne sait pas mentir. Henry n'était plus là pour la maintenir dans cet état de surexcitation fébrile qui avait pu les abuser tous deux. Quand Marianna voulut traduire son cœur par la parole écrite, la passion se figea au bout de sa plume , et sa main

refusa de tracer les mots que sa bouche avait tant de fois prononcés sans effort. Elle s'interrogea sur cette invincible répugnance. Henry, de son côté, s'interrogeait déjà avec efl"ro'.

Le tact le plus exquis, l'esprit le plus délié, l'âme ;a plus intelligente, peuvent bien se tromper un nstant aux regards de l'être adoré, à sa voix, à ses gestes, à son maintien, à son langage ; à ses lettres, jamais. Le cardinal de Richelieu ne demandait que deux lignes d'un individu pour le faire pendre; il ne faut que deux lignes de votre maîtresse pour savoir si vous êtes aimé. Aimé, tout vous le dit : les plis du papier sont amoureux ; il s'en échappe un parfum qui vous saisit et vous pénètre. Il y a dans l'arrangement des mots un charme qui ne peut s'exprimer. Les caractères s'entrelacent et se caressent, vous regardent et vous sourient. L'amour se révèle rien qu'à l'enveloppe : vous n'en avez pas brisé le cachet, que vous sentez les mots remuer entre vos doigts ; vous les entendez gazouiller, comme des oiseaux dans leur nid. Et , quand vous dépliez les feuillets, n'est-ce pas en effet comme des oiseaux échappés de leur cage, qui ramagent en voletant autour de vous et se disputent pour vous becqueter?

En lisant les le'ltres de Marianna, Henry sentit courir quelque chose de froid sur son cœur. 11 était trop sûr de son bonheur pour soupçonner le coup qui le menaçait. Cependant, il n'ouvrait jamais une lettre sans un sentiment de joie enivrante, il ne la formait jamais sans une impression d'accablante tristesse. Qu'était-ce donc? il l'ignorait. Il voulut

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confier ses angoisses à madame de Belnave ; mais ne trouvant pas de mots pour les dire , après de vains efforts pour en pénétrer le sens , il se résigna à les garder pour lui seul. C'est ainsi que l'absence, qui ranime ordinairement les amours assoupis, endormit celui-ci dans toute l'ardeur de sa félicité. Toutefois, à part le travail sourd qui se faisait en elle, ce fut pour Marianna, ainsi que nous le disions tout à l'heure, un temps de trêve et de loisir, une oasis de silence et de paix.

Elle revenait insensiblement à des idées plus calmes, à des ambitions plus sereines; son esprit s'ouvrait à de nouvelles perceptions. La vie lui révélait des aspects qu'elle avait peut-être trop longtemps dédaignés. Descendue des cimes brûlantes, elle aspirait avec joie la fraîcheur de la plaine.

Elle s'était fait, après le départ d'Henry, une habitude d'aller chaque jour au bois, accompagnée de Mariette. Elle n'y cherchait ni le bruit ni la foule, mais quelques allées désertes qu'elle aimait à parcourir à la tombée de la nuit. Un soir qu'elle marchait dans une de ses allées de prédilection, il arriva que ce coin, où elle n'avait jamais trouvé que la solitude, fut soudainement envahi par des groupes nombreux et brillants. C'étaient des ?mazones qui passaient, comme de belles guerrières, au galop de leurs chevaux, suivies de cavaliers empressés auprès d'elles : des calèches découvertes qui glissaient sur le sable; une entre autres, où se tenait la plus charmante nichée de jeunes garçons et de petites tilles qui se puissn rencontrer jamais. On eût dit une cor-

beille d'enfants, de ces beaux enfants élégants et fiers qui sentent leur bonne race et n'éclosent qu'à Paris dans les berceaux de la noblesse. Un cavalier escortait la voiture au pas relevé d'un alezan ; et, bien qu'il parût jeune encore, au regard qu'il tenait constamment abaissé sur elle, il était facile de deviner le père de cette couvée d'Amours. Puis successivement des familles entières, presque toujours des visages heureux et calmes, des sourires bienveillants, de douces causeries que trahissaient çà et là quelques mots familiers, quelques paroles affectueuses; déjeunes époux, dont le bonheur portait le front levé; une jeune mère, blanche comme Noëmi, qui tenait un petit ange rose sur ses genoux, et s'effrayait quand les chevaux imprimaient à la voitureunmouvementtropbrusqueou trop rapide. Enfin toutes les joies, tous les privilèges de la société semblaient s'être donné rendez-vous dans cette allée. Exilée de ces biens qu'elle voyait passer devant elle, madame de Belnave ne put s'empêcher de faire un retour sur elle-même; ce ne fut pas trop de tout son orgueil pour la défendre contre l'amertume des regrets.

Elle s'éloigna d'un pas rêveur.

Comme elle allait sortir du bois, elle aperçut, dans un landau qui marchait au pas , une famille de la Creuse, dont le château était tout proche de Vieilleville : le comte et la comtesse de la M... avec leurs deux filles, amies l'une et l'autre de Noëmi et de Marianna. Elles reconnurent aussitôt madame de Belnave ; et la plus jeune, par un mouvement, irréfléchi, voulut se pencher sur le panneau de la

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