CHAPITRE XXî
jour en jour, l'air devenait autour d'eus plus orageux et plus lourd : l'heure n'était pas éloignée où la lutte allait s'engager.
La lutte s'engagea. Comment? c'est ce que nul ne pourrait dire. Dans ces sortes d'engagements, on ne sait jamais d'où part le premier coup, ni comment, ni pourquoi; les amants l'ignorent euxmêmes. On commence d'abord par de légères escarmouches qui semblent ranimer l'amour et lui prêter une vie nouvelle; on continue par des combats acharnés qui le blessent, on finit par une bataille rangée où il succombe.
Henry souffrait, sans pouvoir se rendrecompte de sa souffrance. Rien ne l'autorisait à douter : Marianna semblait brûler de la même ardeur ; cependant il souffrait. Ne sachant au juste à quoi s'en prendre, il s'en prit à toute chose. Son humeur s'aigrit, devint turbulente, irritable, emportée. Doué d'une sensibilité maladive, ce n'était pas assez d'un amour heureux pour l'absorber. Il chercha dans les orages de la passion un nouvel aliment à l'activité de ses forces. Il s'appliqua à tourmenter en tous sens le cœur de sa maîtresse ; il se plut à mouiller de larmes ces yeux qui avaient déjà tant pleuré. Maître du présent et sûr de l'avenir, du moins il le croyait, il se rejeta avidement sur le passé; il en réveilla les douleurs; il rouvrit les plaies qu'il avait fermées; tout lui fut prétexte de querelle et de discorde. A vrai dire, il ne savait ce qu'il avait; il se demandait à lui-même d'où lui venaient cette inquiétude fiévreuse, ce besoin insatiable de trouble, cette
impatience sans nom, cette irritabilité secrète. Il regardait autour de lui avec anxiété, et ne comprenait pas que c'était le pressentiment de sa destinée qui l'aiguillonnait et le pressait de toute part.
Ce furent d'abord des scènes qui venaient l'on ne sait d'où, et qui se terminaient par des pleurs et des caresses; petits ouragans qui, tant que les larmes s'y mêlent, sont pour l'amour ce que, durant les fortes chaleurs, est une large ondée pour la terre. Mais il se forma bientôt des orages où les mots sillonnaient l'air et trappaient comme la foudre. On a beau les renier ensuite, ce sont des bombes qui dorment dans le sein où elles sont enfouies, et qui tôt ou tard éclatent, l'illuminent et le déchirent.
Les cœurs jeunes, ardents, pressés de vivre, embarrassés d'un luxe qui semble devoir ne jamais s'épuiser, se plaisent singulièrement à ces chocs de la passion d'où jaillissent parfois de magnifiques éclairs. Ils y trouvent à satistaire la soif d'émotions qui les consume; les cœurs taligués achèvent d'y mourir.
Souvent, après ces scènes, qui devenaient de plus en plus iréquentes, de jour en jour plus acharnées, Marianna disait à Henry :
— Henry, vous êtes sans pitié ! Vous jouez cruellement avec mon cœur ; vous le brisez. Vous oubliez que j'ai déjà bien souffert et que j'ai droit peut-être à quelque repos. Vous n'avez pas de ménagements, vous me tuez. Trouvez-vous votre volupté dans mes larmes? Mon amour vous est-il moins doux dans la joie que dans la souffrance ? S'il en est ainsi, prenez ma vie, elle est à vous. Mais vous ne savez pas ce