‹ Romans et nouvellesChapitre 139 sur 177 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

que vous faites; non, vous ne savez pas ce que vos emportements jettent en moi de découragement, do tristesse et de désespoir. Vous ne savez pas qu'en ces affreux instants je doute de vous et de moimême. Henry, vous nous perdrez tous deux. Ce n'est pas seulement le mal que vous me faites qui crie alors en moi ; mes douleurs se tiennent entre elles, vous ne pouvez en toucher une seule sans qu'elles vibrent toutes en même temps. Encore, s'il ne s'agissait que de moi ! Si je pouvais mettre votre bonheur à la place de celui qui me manque, ces douleurs me seraient chères , et jamais je ne me permettrais une plainte. Mon amour vous irrite, les tortures de mon âme n'apaisent pas les agitations de la vôtre; cruel enfant, vous n'êtes pas heureux.

Alors Henry lui baisait les mains et les pieds, pleurant, suppliant, s' accusant lui-même, s'écriant qu'il était heureux entre tous, et achevant d'épuiser, par les emportements de son amour, le cœur qu'il venait de briser sous les emportements de sa colère. Ce qu'il y avait de plus lamentable, c'est que la victime rassurait le bourreau. Lorsque après ces scènes qui la laissaient sans courage et sans énergie, il voyaitMarianna silencieuse, absorbée, Henry, se méprenant sur le cours des réflexions qui la préoccupaient, l'attirait à lui et cherchait, par mille caresses, à dissiper les terreurs qu'il croyait lire dans ses yeux.

— Tu sais bien que je t'aime, n'est-ce pas? disaitil; tu sais bien que je veux t' adorer toujours? Ne t' alarme pas de me voir ainsi, bruscpie, irritable, emporté, bizarre; il se passe en moi des choses que

je ne saurais dire, que je ne puis comprendre. Je ne sais rien, si ce n'est que je t'aime d'un amour sans bornes. Va, ne crains rien, je suis bien à toi! Appuie-toi sans trembler sur mon cœur : chasse ces terreurs qui m'outragent. Tu vivras moins longtemps que mon amour. Ce que tu me disais autrefois pour rassurer ma tendresse inquiète, je puis te le dire à mon tour. Ai-je hors de toi une destinée possible ? Me suis-je réservé dans l'avenir un autre rôle que celui de t'aimer, une félicité plus grande que celle d'être aimé de toi? Ma place restera vide au foyer de mon père et le monde ne me connaîtra pas. Marianna, mon univers commence et finit à ton nom. Et tu doutes, et tu t'alarmes ! Qu'ont de commun avec mon âme ces mouvements de mon humeur ? Qu'est-ce après tout que ces orages qu'un rayon de tes yeux suffit à disperser? Le ciel n'est pas toujours d'azur; mais derrière les nuages qui le voilent, le soleil innnuablesetientéclatantet radieux.

Madame de Beinave s'efforçait de sourire et de tourner vers lui un regard reconnaissant. Hélas! ces paroles ne faisaient que redoubler le poids de sa tristesse. La confiance et la sécurité de ce jeune homme la rendaient odieuse à elle-même : elle souffrait plus de la tendresse d'Henry et de son bonheur que de ses fureurs et de ses désespoirs.

Elle luttait d'un courage héroïque : mais c'en était fait dans son cœur de tout charme et de toute ivresse- Cette existence à deux, qui l'avait enivrée si longtemps, ce perpétuel tête-à-tête, qui l'avait si longtemps charmée, pesait sur elle et l'étoufiait comme

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