‹ Romans et nouvellesChapitre 140 sur 177 · CHAPITRE XXI. 3U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI. 3U

les murs d'une prison. Cette vie d'artistes et de bohémiens qui l'avait séduite, cet échange de for tune et de pauvreté qu'elle avait d'abord trouvé si poétique, ne lui semblait plus qu'une excentricité d'assez mauvais goût, ou du moins qu'un enfantillage. Elle n'osait pas le dire à Henry, qui tenait trop à ses prérogatives pour consentir à les abdiquer. Mais quand le jour arrivait de quitter, en hiver, les tapis moelleux et les chaudes tentures ; en été, le boudoir frais et recueilli où le soleil ne pénétrait jamais, pour aller grelotter ou griller sous le toit de la mansarde, Marianna avait bien de la peine à réprimer un mouvement d'impatience; presque tou- 'f)urs elle suivait Henry d'un pied lent, revêche et boudeur. Il s'en apercevait parfois, et c'étaient alors Jes tempêtes nouvelles que Marianna n'apaisait qu'en affectant un enthousiasme de bonheur, depuis longtemps éteint dans son âme. Ajoutez à cela qu Henry se montrait de jour en jour plus sombre, p7us exigeant, plus inquiet, plus ombrageux. Marianna ne pouvait plus essayer une distraction sans qu'il la lui reprochât avec amertume. Coniprenant enfin que l'auiour ne suffit pas à remplir toutes lef> heures de la vie, elle avait accueilli avec reconnaissance quelques hommes distingués de sa province : 3lle sentait le besoin de s'entourer de relations agréables et bonnes. Mais Henry montrait à chaque visiteur un visage si gracieux et si prévenant, qu'on n'était guère tenté de s'exposer souvent à une réception pareille. Isolé dans son coin, silencieux et sombre, il jouait le rôle de ces épouvantails qu'on

dresse dans les jardins pour eftaroucher les oiseaux. Madame de Beinave, que sa position difficile obligeait vis-à-vis du monde à une extrême circonspection, ne pouvait s'empêcher de souffrir de la présence continuelle d'Henry et surtout de son étrange attitude. Elle ne savait quelle contenance tenir, et comprenait bien que chacun se retirait médiocrement édifié. Ce fut un nouveau sujet de divisions, sourdes d'abord et comprimées, qui éclatèrent bientôt.

Un jour, Marianna reçut la visite d'un certain vicomte de L..., gentillâtre marchois, grand tueur de loups, impertinent et sot. Il s'était présenté chez madame de Beinave sous un prétexte de parenté qu'elle ne soupçonnait même pas. Ils étaient cousins, affirmait-il; leurs pères avaient ensemble couru le loup dans la forêt de Champsanglard et dans les bois de Marsac. Il venait à Paris, chaque année, passer trois mois d'hiver, prétendant qu'avec la meilleure volonté du monde il n'était pas possible à un gentilhomme de dépenser en province son argent, son esprit et ses belles manières. — Je fais des économies dans ma vicomte et je viens les manger à Paris, disait-il. — Je suis sùve, ajouta madame de Beinave, que vous faites ici de folles dépenses ? — Assez folles, cousine, durant les deux premiers mois, ajouta le vicomte d'un air vainqueur. — A propos, cousin, s'écria-t-elle, il faut que je vous gronde pour n'être venu me voir qu'à Ja fin du troisième. — Le vicomte jura ses grands dieux qu'il n'était à Paris que depuis huit jours. — Vous mentez, cousin, vons «qentez, dit-elle avec un

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