CHAPITRE XXI
VOUS y prendre ! Depuis deux mois, voire maison ressemble à une allée des Tuileries. Ce n'est pas assez d'y subir la présence des indifférents, il faut y supporter l'impertinence et le mépris des sots. Eh bien, non ! je ne veux pas qu'il en soit ainsi; je ne I9 veux pas, moi, vous dis-je!
— Vous ne voulez pas, vous ne voulez pas... murmura Marianna d'un air de défi.
— Je ne veux plus rien, reprit froidement Henry.; madame, vous êtes libre.
Et il sortit.
— Ah ! malheureuse ! s'écria madame de Belnave avec un profond sentiment de désespoir ; tu voulais vivre absorbée dans l'amour ! Tu voulais être aimée d'un amour jaloux, exclusif, insatiable, et qui fût la vie tout entière ! Tu cherchais un cœur à toi seule! Tues servie à souhait; on t'aime! On t'aime de cet amour que tu demandais au ciel, que tu n'espérais plus rencontrer sur la terre : pourf{ijoi donc pleures-tu, misérable?
Elle demeura longtemps anéantie. Jamais la chaîne du devoir n'avait autant pesé sur elle. Jamais, sous l'indifférence de George , elle n'avait enduré ce qu'elle endurait à celte heure sous la passion d'Henry. Elle se rappela les paroles que lui avait dites Bussy, la nuit de leur séparation : ses réflexions furent amères. Elle commença par s'apitoyer sur son sort; puis, honteuse de son égoïsme, elle reporta sa pensée sur l'enfant qui souffrait par elle tout ce qu'elle avait souff'ert ; elle s'attendrit suicette destinée qu'elle allait briser comme on avait
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brisé la sienne. A cette idée; son âme se révolta de tout ce qui lui restait de vigueur. Une fois encore elle trouva l'énergie et la volonté de ne pas désespérer d'elle-même. Elle appela à son aide les souvenirs enchantés que lui avait laissés ce jeune homme. Elle se dit qu'il était de sa gloire de donner un démenti aux prophéties de George. Elle attisa ses feux pâlissants, et sut en faire jaillir de vives étincelles. Elle retrouva dans sa mémoire l'amour qu'elle eût vainement cherché dans son cœur : l'orgueil, la pitié, l'attendrissement firent le reste. Elle se leva, elle courut chez Henry ; elle gravit l'escalier tortueux, comme autrefois, vive et légère. Henry était absent ; il aperçut, en rentrant, sa maîtresse qui l'attendait. Elle lui sauta au col; elle lui prodigua les noms les plus tendres et les caresses les plus folles. Elle voulut demander grâce à ses pieds, mais il l'appela dans ses bras et demanda grâce à son tour. Ce fut à qui n'aurait pas raison. Ils confondirent leurs transports, et jamais leur bonheur n'avjlit brillé d'un éclat plus beau : dernières lueurs de l'astre près de s'éteindre !
En moins d'une semaine, leur vie avait repris son trouble accoutumé. Marianna était retombée de cet enthousiasme factice dans une atonie complète : Henry s'agitait comme un lion blessé; la tourmente grondait sous leur toit.
Bientôt leurs querelles ne furent plus suivies de réconciliations, et des jours entiers s'écoulèrent, mornes, silencieux, sur les impressions fâcheuses. Déjà leurs plus beaux jours étaient plus sombres