CHAPITRE XXI
qu'autrefois leurs plus sombres jours. Leur oisiveté n'était plus occupée. Ils ne se plaisaient plus à remuer leurs souvenirs ; ils n'aimaient plus à revenir sur leurs félicités écoulées. Trop de mauvais détroits les séparaient du passé, pour qu'ils osassent en remonter le courant. L'ennui se glissait dans leur intimité. Le désœuvrement d'Henry, qui chômait sa douleur comme il avait chômé sa joie, irritait madame de Belnave à un point qu'on ne saurait dire. Elle s'indignait secrètement de le voir consumer ainsilesplus belles années desajeunesse. Elle l'accusait d'indolence et d'inertie. Le cœur de la lemme est un merveilleux creuset où tour à tour le plomb se change en or et l'or en plomb. Tant que le charme dure, l'être aimé est plus qu'un dieu pour elle ; que le charme tombe, le dieu est moins qu'un homme. La grâce prend le nom de faiblesse, la tendresse n'est plus que de la fadeur, la passion que de l'emphase, et l'oubli de soi-même qu'une absence de dignité.
Effrayée de la responsabilité qu'elle avait assumée, ne sentant plus en elle assez de trésors pour lui rendre tout ce qu'elle lui avait enlevé, Marianna se hasardait pariois à prêcher à Henry le travail ; en cherchant à le faire rougir de sa nullité, elle espérait détourner le cours de cette activité qu'elle se reconnaissait désormais incapable de contenir et de satisiaire. C'étaient alors des fureurs sans nom, des emportements inouïs , des reproches sanglants , d'effroyables récriminations.
— Ah ! tu pleures mes jours perdus ! s'écriait-il. Ce sont des jours perdus, selon toi, ces jours em-
ployés à t'aimer ! Consumés en vaines ambitions, tu les trouverais mieux remplis ! L'amour ne t« semble pas digne d'occuper la vie tout entière !
Marianna courbait la tête : c'étaient ses propres paroles que lui répétait Henry. Il n'était plus temps de défaire le mal qu'elle avait fait. L'imprudente avait trop serré le lien pour pouvoir le dénouer. En traçant autour d'Henry un cercle infranchissable, elle s'y était enfermée avec lui.
Ce devint un enfer. Non, après une pareille existence, l'enfer avec ses cris, ses désespoirs, ses grincements de dents, doit être un séjour de repos. Ce qu'il y a de consolant pour ceux qui ont épuisé ce calice, c'est de pouvoir se dire que la vie n'a plus de breuvage amer ni malfaisant qu'ils ne puissent désormais goûter impunément ; ils sont à l'épreuve du fiel et du poison. Il y avait longtemps qu'Henry et Marianna en étaient aux mots qui tuent ; les malheureux en arrivèrent à se reprocher mutuellement l'existence qu'ils se devaient l'un à I autre. Il y avait des instants où Henry éprouvait contre Marianna des mouvements de haine, où il sentait s'éveiller en lui comme des instincts de bête fauve, où il avait besoin de l'outrager et de lu voir souffrir ; des instants, où, sans cause, sans motif, à propos de rien, il l'interpellait d'une voix stridente et se plaisait à la torturer, jusqu'à ce qu'il lui eût arraché des larmes qu'il essuyait ensuite avec ses lèvret..
Un soir, elle était assise près de la fenêtre entr'ouverte, occupée d'un ouvrage de tapisserie. La journée s'était passée dans un calme phit. Henry