CHAPITRE XXI
*r. Il en est des affections éteintes comme des membres qu'on n'a plus : on peut en souffrir encore. C'est là ce qu'il vous faut comprendre, et ne le comprenez-vous pas ? Et puis, que vous dirai-je? je ne puis m'empêcher de pleurer en voyant cet homme se réfugier dans le monde d'où il m'a exilée, et revenir aux biens dont il m'a enseigné le mépris. C'est peut-être en moi faiblesse et lâcheté ; mais que voulez-vous ? je ne suis qu'une pauvre femme.
— ■ Si ce n'est lui que vous pleurez, c'est donc le monde ! s'écria l'impitoyable jeune homme. Si ce n'est lui, c'est donc les biens qu'il vous a ravis! Enfin, vous pleurez quelque chose! Mon amour ne vous suffit plus! Les sacrifices ont été pour George, et les reproches sont pour moi !
La lutte, ainsi engagée, se continua durant la nuit entière. Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs.
Parfois Henry s'arrêtait subitement, au milieu de ses colères, épouvanté lui-même des éclats de sa voix.
— Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! s'écriait-il alors en se frappant le front, que se passe-t-il entre nous ? Qu'est devenu le temps où nous n'avions pas d'autre étude que de nous aimer et de nous complaire ? Qu'a\ons-nous fait de nos beaux jours ? Je sens ma lêto qui s'égare. Pourquoi ne sommes-nous plus heureux ? Qu'est-ce que ce démon qui m'irrite et me pousse ? quel est donc ce serpent qui me ronge le cœur ? Oh ! ma tête, ma tête brûlante! mon Dieu, n'est-ce pas la folie?
S\6 WAIIIANNA.
Non, niallieiircux, non ! cette inquiétude qui te dévore, cette anxiété qui te harcèle, ce démon qui t'aiguillonne, ce serpent qui te ronge le cœur, non, ce n'est pas la folie, c'est la raison qui te crie que tu n'es plus aimé !
Ah ! certes, quand Mariannavit clair pour la première fois dans le cœur de Bussy; quand elle sentit l'amour de cet homme lui échapper, et qu'elle comprit que tous ses efforts pour le retenir seraient vai-ns, certes, ce fut un instant terrible, et l'infortunée n'imagina pas qu'elle pût être réservée à un coup plus atîreux : elle crut que la terre manquait sous ses pieds, tandis que le ciel s'écroulait sur sa tête. Eh bien , lorsque, amante d'Henry, après des efforts surhumains pour tromper ce malheureux jeune homme et pour s'abuser elle-même, elle vit clair dans son propre cœur ; lorsqu'elle descendit dans cet abime ravagé, et qu'elle en contempla les ruines, ce fut un instant plus terrible que le premier, et jamais cri plus lamentable ne sortit d'un sein plus cruellement frappé. Il lui sembla que la douleur, qu'elle pensait avoir épuisée, se révélait à elle pour la première fois; elle se dit que jusqu'à ce jour elle avait seulement essayé la souffrance. C'est qu'ai)rès George il restait encore l'espérance. C'était l'amant qui lui manquait alors ; cette fois, c'était l'ainour.
Au milieu de ces secousses, de ces luttes, de ces déchirements, les lettres de Noëmi arrivaient cahnes, sereines, radieuses, resplendissantes.