CHAPITRE XXII
Elle accepta sa destinée. Ne pouvant plus s'abuser elle-même, elle s'imposa, comme un devoir, la t .che de'tromper Henry. Elle devait bientôt y succomber. Le créancier, qui vient vous prendre dans votre sommeil pour exiger l'orque vous n'avez pas, est moins odieux que l'être qui vous demande l'amour que vous n'avez plus. Marianna sentait à chaque instant son courage faiblir et ses forces l'abandonner. Ce n'était plus la douleur ! La douleur est noble, glorieuse, poétique; elle féconde l'âme qu'elle habite : c'est un hôte de céleste origine. C'était l'ennui, l'ennui qui ternit, glace, flétrit tout ce qu'il touche, le hideux, le stérile ennui! Quand elle parvenait à le vaincre , c'était pour s'accuser et se maudire. Voilà donc par quels bienfaits elle reconnaissait le dévouement qui l'avait sauvée, la tendresse qui l'avait guérie ! Elle payait la vie par la mort et l'amour par l'ingratitude. C'était aussi pour insulter au sort qui, par une poignante dérision, ne lui envoyait le bonheur que lorsqu'elle ne pouvait plus en jouir, qui lui faisait de ce bonheur si longtemps, si ardemment souhaité, le plus horrible des supplices.
Mais lui, grand Dieu, mais lui ! Ses yeux se cavèrent, son teint se plomba, son front se rida sous une précoce vieillesse. Une fièvre continue lui consumait les os. Il passait souvent des nuits entières à
marcher au hasard par les rues ; quand il rentrait au matin dans sa chambre, ses vêtements étaient sanglants et en lambeaux. Il se jetait sur son lit et demandait l'oubli au sommeil; vainement ses sens épuisés cédaient à la fatigue, son âme oragîiuse veillait dans son corps endormi. Parfois il se levait brusquement et se roulait sur le carreau glacé, pour chercher un peu de fraîcheur. Il criait le nom de Marianna avec tendresse ou avec colère, la foulant aux pieds ou la pressant contre son cœur, lui jetant tour à tour l'adoration et l'outrage. Puis, quand il n'en pouvait plus, quand il s'était exhalé en pleurs et en imprécations, il se disait qu'il n'était qu'un misérable insensé, que Marianna l'aimait encore, et il allait chercher près d'elle un nouvel aliment à «a douleur. Elle s'efforçait de le rassurer, et il s'efforçait de la croire : lâches tous deux, l'un par amour, l'autre par pitié.
Un jour, Henry était dans sa chambre, dans cette petite chambre que le bonheur ne visitait pins, la tête appuyée sur son lit, sur ce lit qui n'entendait plus que des cris de détresse et de malédiction. II venait de quitter sa maîtresse après une de ces scènes où madame de Belnave, vaincue par l'ennui, se montrait, en dépit d'elle-même, dure, cruelle, impitoyable. Il sanglotait comme un enfant, et se labourait la poitrine avec ses ongles. Tout à coup la porte s'ouvrit. Un rayon de joie briUa dans ses yeux humides ; mais en se relevant, il se trouva face à face avec George Bussy.
George lui tendit la main, Henry refusa la sien-