CHAPITRE XXII
lie ; il détourna la tête d'un ah* sombre, et resta lin instant immobile; puis, se rejetant sur son lit, il étouffa dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Après l'avoir contemplé en silence, George se retira, grave et pensif, sans avoir dit une parole.
Il marcha longtemps sur les quais ; puis, de l'air d'un homme qui a pris une détermination soudaine, il alla s'informer de l'adresse de madame de Belnave au premier hôtel qu'elle avait habité : une heure après, il se présentait chez elle.
Lorsqu'il entra, madame de Belnave voulut se lever .- ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle essaya de parler : la parole expira sur ses lèvres. Elle couvrit sa figure de ses mains, pour cacher sa honte plutôt que son émotion ; car elle avait perdu le droit d'accuser et de maudire : c'était moins un coupable qu'un juge qui se tenait debout devant elle.
George prit un siège. Il y eut un long silence durant lequel iis écoutèrent le langage muet de leurs âmes.
— Marianna... dit enfin George Bussy d'une voix légèrement émue.
A ce nom qui vibra comme un écho des jours heureux, madame de Belnave découvrit son visage et tourna vers George un regard de stupeur et d'effroi.
— Madame, reprit-il, je viens m'acquitter près de vous d'un pénible devoir, mais d'un devoir sacré, piusqueje n'ai pas craint, pour l'accomplir, d'affronter votre haine et de vous affliger de ma présence.
— Je ne vous hais pas, monsieur, dit Marianna,
— Je vous disais bien que la vie vous enseigne-
rait l'indulgence, poursuivit lentement Bussy ; je vous disais bien que rien n'arrive à temps, et que toujours nous nous vengeons sur ceux qui noue aiment de ceux que nous avons aimés. Vous-même, madame, digne, à tant de titres, d'une destinée meilleure, vous n'avez point échappé à la commune loi. Aimée, vous n'aimez pas.
— Qui vous l'a dit? demanda fièrement Marianna, chez qui l'orgueil eût ranimé l'amour, si l'amour n'eût été mort en elle.
— Allez, vous n'aimez pas, répéta George en secouant tristement la tête.
— Eh bien , c'est vrai, dit-elle avec un profond découragement. Ah ! le ciel m'esttémoin que j'ai bien lutté, que j'ai bien combattu ! Ah ! j'ai bien soufflé sur mes cendres ! Tous mes efforts ont été superflus. Il est Marianna, et moi je suis Bussy. C'est vous, George, c'est vous qui nous avez perdus tous deux.
— Vous vous vengez sur lui, je me vengeais sur vous, répondit George. Pour arriver à la source du mal, il faudrait remonter bien haut. La plainte est injuste, les récriminations sont vaines; nous nous apprenons tous les uns aux autres à souff"rir et à pardonner. Non, Marianna, non, ce n'est pas moi qui vous ai perdus. La vie seule est coupable ; plaignons-nous à Dieu qui l'a faite.
Madame de Belnave subissait humblement la vérité de ces paroles qui l'avaient tant de fois révoltée; et c'était un triste spectacle que ces deux êtres, revenus de leurs illusions, jetant sur la vie un regard froid et désenchanté.