CHAPITRE XX
— Vous ne le connaissez pas, dit-elle, ii en mourra.
— Non, dit George, il n'en mourra pas; nous n'en sommes pas morts, nous autres. Qu'espérezvous, en prolongeant une liaison qui vous meurtrit tous deux? Vous ne pouvez rien désormais pour vos félicités mutuelles. Vous absorbez sa vie, il épuise la vôtre. Qu'attendez-vous de l'avenir? Vous aurez beau faire, vous ne rallumerez pas en vous l'amour éteint ; vous ne raffermirez pas en lui la confiance ébranlée. Je vous le dis dans la tristesse de mon âme, il n'est plus de bonheur possible entre vous.
— Ah! je le sais bien! murmura-t-elle; mais il n'a que moi au monde, je ne l'abandonnerai pas.
— Un ami lui restera pour l'assister et le soutenir, pour l'aider aussi à comprendre. Reposez-vous sur moi du soin de veiller sur ses jours, et de vous ménager dans son cœur une place où votre souvenir vivra toujours précieux et cher.
11 y eut encore un long silence durant lequel m<".dame de Belnave sembla flotter indécise entre les conseils de George et ceux de sa conscience.
— Jamais, monsieur, jamais ! dit-elle enfin d'une voix ferme et résolue. L'amour, après tout, n'est pas seulement une fièvre de jeunesse, une folie exaltation, une chaleur de sang et de cerveau ; c'est quelque chose de mieux , il me semble. Parce que je ne sens plus en moi les brûlantes ardeurs du matin de la vie, s'ensuit-il que je n'aime plus? J'interroge mou cœur, et j'ose affirmer le contraire. Je
l'aime, sans passion, il est vrai, sans ivresse, sans enthousiasme...
— Oui, dit George l'interrompant, vous l'aimeF par devoir, vous l'ainkcz par pitié, vous l'aimez san^ bonheur, de cet amour plus odieux, plus fatal que la haine.
— Quoi qu'il en soit, répliqua-t-elle, mon parti est irrévocablement pris. Dussions nous l'un et l'autre succomber à la peine, nous sommes enchaînés par un lien indissoluble, nous ne nous quitterons jamais.
— Vous y réfléchirez, dit George en se levant, lit jour viendra, ce jour n'est pas loin, où vous accepterez humblement les conseils que vous rejetez à cette heure. Si je puis alors vous être de quelque secours, écrivez un mot, je viendrai.
Comme il allait se retirer :
— Et vous, George, demanda tristement Marianna , à quel point étes-vous de la vie ? Ëtes-vous heureux ? Vous êtes marié, m'a-t-on dit.
— Eh ! mon Dieu, oui ! répondit Bussy; il faut bien en passer par là. La vie est ainsi faite : fou qui veut la changer. On commence par armer en guerre ; on finit au coin du feu, les pieds dans ses pantoufles.
Là-dessus il sortit, après lui avoir baisé poliment la main.
— Et nous devions nous aimer toujours ! s'écria Marianna avec un sombre désespoir.
Cependant, entre les deux amants, la position devenait de jour en jour plus intolérable. Henry se cramponnait avec une inconcevable ténacité au cœur
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qu'il sentait près de lui échapper. Dans la sécurité de son bonheur, il s'était montré volontiers brave et fanfaron : dès qu'il entrevit qu'il pourrait être pris au mot, il devint pusillanime et lâche. Jamais homme n'abjura plus complètement, aux pieds d'une femme, orgueil et dignité. Marianna luttait encore ; mais les paroles de Bussy lui revenaient sans cesse à l'esprit et l'obsédaient jusque dans son sommeil. Il est vrai qu'elle les repoussait avec indignation; un événement imprévu les lui fit accueillir avec plus de bienveillance.
M. Felquères mourut. Henry se trouva tout à coup à la tête d'une assez belle fortune. Bien qu'il n'eût pas à se louer de son père qui, d'ailleurs, n'avait jamais eu à se louer beaucoup de son fils, il le pleura sincèrement. Madame de Belnave ne lui manqua pas en cette circonstance; elle retrouva, pour le consoler, des tendresses depuis longtemps inusitées. Mais, au fond du cœur, elle éprouva une joie criminelle en voyant que ce jeune homme était riche et maître de sa destinée.
Quelque temps après la mort de M. Felquères, €lle reçut de la province, par l'intermédiaire de Bussy, une lettre assez étrange. Un vieil oncle d'Henry la sommait de rendre son neveu aux devoirs ^[ju'il oubliait pour elle. La lettre était sévère, ridicule et touchante à la fois : Henry s'y nommait Renaud et madame de Belnave Armide ; il y était même quelque peu question d'Hercule filant aux pieds» d'Omphale. En destemps meilleurs, Marianna eût ri franchement du vieil oncle; elle le prit au sérieux, et s'iwita de la responsabilité qu'on taisait peser sur elle.
326 HÂRIANNA.
Elle caressa bientôt l'espoir de s'en affranchir. Longtemps encore elle résista ; mais, au bout de ses forces et de son courage, sentant enfin qu'il n'était plus entre elle et lui, non-seulement de bonheur, mais d'existence possible , harcelée d'ailleurs par Bussy, qui revenait sans cesse à la charge, elle l'appela un jour à son aide. George accourut.
— Vous l'emportez, dit-elle. Mieux vaut en finir d'un seul coup q^e de prolonger un si lude martyre. Vous savez que ?'"1 ne s'agissa-.x «f^js de n-oi, je ne demanderais ni grâce ni meit;i, c'est de lui qu'il s'agit à cette heure; li faut le sauver, sauvons-le I D'abord , répondez-moi de luî sur votre tète.
— Je réponds de lui su» ïîia tête, dit George.
— Vous me promettez de veiller sur ses jours, d'assister son désespoir, de panser ses blessures, d'être pour lui l'ami le plus dévoué, le plus tendre des frères ?
— Je vous le promets, dit Bussy.
— Et vous lui parlerez de moi? ajouta-t-elle d'une voix profondément émue. Vous lui apprendrez à prononcer mon nom sans colère? vous l'empêcherez de me maudire ?
— Je vous le jure.
— Dites, ah ! dites-lui que je l'ai bien aimé et que je l'aime bien encore, s'écria-t-elle en pleurant. Dites-lui que j'aurais immolé ma vie avec joie pour lui donner un jour heureux. Dites-lui que je suis bien à plaindre, qu'il m'a fallu bien du courage, et que sa douleur fait envie à la mienne. Qu'il sache, ah l qu'il sache surtout que c'est en vue de son