CHAPITRE XXIII
voir point donné d'enfants ; tu les aurais quittés.
— Vous outragez une femme, s'écria madame de Belnave,
— Tu n'es pas une femme, dit Henry, tu n'es rien du tout. Dieu, pour l'éternel malheur de ceux qu'il a jetés sur ta route, t'a douée de quelque imagination et de quelque beauté ; mais tu n'as ni cœur ni âme. Quel homme, je te le demande, voudrait voir en toi sa fille ou sa sœur, sa mère ou son épouse ? Je te défie d'en trouver un seul. Une chose te restait, qui pouvait au besoin te justifier et t' absoudre : c'était l'amour. Eh bien, tu as failli à la passion comme au devoir. Tu as été mauvaise amante.
— Tuez-moi donc ! qu'attendez-vous ? dit-elle.
— J'attends que nous ayons réglé nos comptes. — Je ne te parle pas de moi, mais dis si je ne t'ai pas bien aimée ! dis si ma tendresse a reculé devant aucun sacrifice ! Mobile dans ses impressions, mais immuable dans son essence, dis si l'amour que j'avais pour toi n'était pas le véritable amour ! A cette heure encore, tu n'oserais affirmer que je ne t'aime pas. Toi, m'as-tu fait assez souffrir ? M'as-tu assez abreuvé de fiel ? Ai-je assez maudit le jour où je t'arrachai à la mort ? ai-je assez regretté que la vague ne nous eût pas engloutis et roulés tous deux sur la grève ! Maudite aussi la nuit où tu t'acquittas de ce funeste bienfait ! Maudite surtout l'heure où je te vis pour la première fois ! Car, il faut que je te le dise, depuis que je te connais, je n'ai pas eu un instant de bonheur. Le jour où je te vis pour la première fois, — je n'avais pas vingt ans, — fut le
dernier de ma jeunesse. Ton premier regard me troubla, et dès lors ce fut fini dans mon âme de tout repos et de toute sérénité. Tu t'es étonnée pariois de me voir brusque, colère, irritable ; tu nesavais pas ce qui se passait dans ce cœur, tu ne savais pas que ces emportements qui t'épouvantaient n'étaient que les échos affaiblis des tempêtes qui le ravageaient. Non, tu nesais pas ce que j'ai souffert, tu ne t'en doutes même pas ! Et quand je dis que je ne te dois pas un instant de bonheur, ce n'est ni vengeance ni ingratitude, mais une affreuse vérité. Non, pas un instant debonheur ! Il n'est pas un instant où je n'aie senti la jalousie du passé me ronger le sein, et se glisser, comme un serpent, sous tes caresses ; je n'ai pas pris un baiser sur tes lèvres sans y trouver la trace des baisers de Bussy. Tes yeux avaient eu pour un autre les mêmes regards, ta bouche les mêmes paroles, tes bras les mêmes étreintes ; quand tu me jurais un amour éternel, je voyais le fantôme de ton premier amour qui se raillait de ma crédulité. Et puis, te le dirai-je ? Tu m'avais parlé de ta sœur et de ton mari. Je les vengeais sans y songer : j'avais beau t'aimer, je ne t'estimais pas. Ah ! tu m'as fait une félicité bien amère ! Quand, après avoir essuyé tes larmes, celles que George faisait couler, j'allais, par les nuits sombres, déchirant ma poitrine, insultant à ma destinée, je souffrais moins que je n'ai souffert depuis dans ton amour. Il y a eu des jour où, sortantde tes bras, brûlant encore de ton ivresse, je me suis sauvé pour te cacher mes pleurs. Il y a eu d'horribles moments où j'ai voulu t'ouvrir le sein