CHAPITRE XXIV
devoirs que je négligeais, lu les accomplissais pour moi, et tu m'en réservais la gloire. Pendant que j'outrageais ton nom, tu faisais adorer le mien; pendant que je te délaissais, tu adoucissais d'avance la route de mon exil ; ta main en écartait les ronces, tu creusais sur mon passage des sources de bienveillance et d'amour. Ah ! si tu pouvais voir ce qui se passe dans mon âme, tu te trouverais bien vengé.'
Au bout de quelques jours, madame de Belnavc put s'assurer par elle-même de tout le bien qui s'était fait en son intention, et à son insu. Le bruit de son arrivée s'étant répandu dans le village, les habitants accoururent et demandèrent leur jeune maîtresse. Presque tous l'avaient vue naître ou grandir. Quand elle parut dans la cour, pâle, amaigrie et si différente de ce qu'elle était autrefois, un murmure de douloureux étonnement s'éleva, on eut peine à la reconnaître ; cependant, chacun s'empressa autour d'elle, et tous se disputèrent ses mains. Il se trouva des femmes qui baisèrent le pan de sa robe.
— Restez parmi nous, disaient-elles, c'est parmi nous que vous êtes née. La vue de nos montagnes vous fera du bien, l'air du pays vous rendra la santé. Que vous voilà triste et changée ! mais nous vous guérirons, chère âme !
Et il y en avait qui lui disaient : — Vous avez, pendant trois hivers, vêtu et nourri nos entants. Que Dieu vous donne la joie du cœur!
El d'autres : — Deux ans de suite la grêle a ruiné nos guérets ; mais quand Dieu nous a manqué, vous êtes venue à notre aide. Que le Seigneur
VOUS rende ce que vous avez fait pour nous !
Une jeune paysanne lui dit : — J'étais pauvre, vous m'avez dotée et j'ai pu épouser mon fiancé. Nous nous aimons et nous avons deux filles : l'une s'appelle Marie et l'autre Anne. Que le ciel maintienne le bonheur dans votre maison !
En recevant ces témoignages d'une reconnaissance usurpée, madame de Belnave se sentait mourir de honte; mais elle se disait, en même temps, qu'il eût été bien doux de l'avoir méritée. Elle commençait à comprendre qu'en dehors de la passion il reste encore de beaux rôles à la temme, et que tout ce qu'il y a de grand, de noble et d'élevé ne se réduit pas à l'amour.