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soir elle avait passé là de longues heures, seule, outrageant sa destinée, se demandant avec désespoir si son existence coulerait toujours pareille à ces eaux réfléchissant toujours les mêmes sites et les mêmes ombrages ; si la vie finissait à Blanfort; s'il n'était pas d'autres cieux, des horizons moins bornés ; s'indignant du calme, appelant la tempête.
Les souvenirs s'éveillaient sous ses pas. C'élaieut. partout des joies méconnues, des bonheurs dédaignés, qui l'accusaient d'ingratitude. Près d'un bouquet d'érables et de trembles qui surgissait, comme une oasis, dans la vaste prairie, elle se rappela qu'un jOur, au même endroit, elle avait arrêté son cheval, et qu'après l'avoir elle-même attaché par la bride aux branches d'un arbre elle s'était couchée sur le revers d'une meule de foin. Déjà les désirs inquiets et turbulents s'agitaient en elle ; déjà, chez M. de Belnave, le calme d'une affection sereine avait succédé à la fougue des premiers transports. Il surveillait aux champs l'activité des faneurs ; en apercevant Marianna, il était allé se placer auprès d'elle. Le feuillage abritait la meule comme une tente. M. de Belnave avait pris la main de sa femme, et son amour s'était répandu en paroles affectueuses ; mais l'expression sobre et concise de cette mâle tendresse ne suffisait déjà plus aux exigences de Marianna : elle n'avait prêté qu'une oreille distraite à ces paroles qui n'arrivaient pas à son cœur. Plus tard, au même lieu, elle était venue chercher le silence et k solitude, pour lire une lettre de George, qu'elle avait reçue le matin. C'était une de ces lettres brûlantes
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où Bussy s'amusait à jouer la passion, et parvenait à se tromper lui-même. Comme son âme s'était épanouie à l'expression de cette tendresse ! comme elle avait rêvé, sur la foi de ce langage, des amours sans fin, des félicités éternelles ! Elle retrouva ces deux souvenirs sous le bouquet d'érables et de trembles.
La rêverie la ramena sur le bord de la rivière. La Creuoe traverse le département de l'Indie, pour aller se mêler à la Vienne. Marianna, qui l'avait vue, quelques jours auparavant, si pure, au pied du château de Vieilleville, remarqua, pour la première fois, qu'en quittant son lit de cailloux et de sable, pour couler sur le gras terrain du Berri, le ruisseau de son pays altérait sa limpidité de cristal. — 0 ma rivière chérie ! dit-elle avec mélancolie, le sort nous a fait des destinées pareilles. Toutes deux, en nous éloignant de notre source, nous avons perdu la transparence de nos eaux.
Elle passa près d'une maison qui dormait sous les saules, blanche et coquette, le toit ardoisé, les pieds cachés entre les joncs. Marianna se dit qu'avec la paix de l'âme il n'en fallait pas davantage pour le bonheur. Quelques années auparavant, le monde lui semblait trop petit. Au matin de la vie, le cœur est vaste comme la mer; l'heure vient vite où une goutte d'eau suffit à le remplir.
Ainsi elle allait, faisant lever les souvenirs sous ses pas, comme des oiseaux dans les sillons. Toutefois, un souvenir récent se mêlait au cortège du passé, et en assombrissait les teintes. Fantôme obstiné, Henry était toujours là ! Il y a dans le retour
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sur les maux que nous avons soufferts une mélancolie pleine de charme ; le mal qu'on souffre par nous et pour nous est un trait acéré que nous traînons partout à notre cœur saignant.
Les étoiles allaient pâlir. Déjà le chant perçant des coqs éveillait le jour. Elle prit le chemin de la métairie, tout y reposait encore. Elle gagna le gîte qu'on lui avait préparé. Épuisée par la fatigue de cette longue course, moins encore que par les émotions qui ravaientassaillie,ellenetarda pas à s'endormir d'un profond sommeil. Dans ses rêves, elle vit sa sœur, son mari, et M. Valtone qui lui souriaient avecbienveillanceetlui tendaient chacun lamaiii pour la ramener à Blanfort. Appuyée sur le bras de M. de Belnave, escortée de son beau-frère et de Noëmi, elle marchait vers la maison qui allait s'ouvrir pour elle. Les paysans la reconnaissaient et la saluaient sur son passage. A ces témoignages d'affection et de respect, son cœur se gonflait de bonheur : chaque parole bienveillante qui l'accueillait l'enivrait de joie. Elleentendaitlebruitdes marteaux retentissants I sur les enclumes. Elle voyait, à travers la feuillée, le toit de la famille qui semblait lui sourire. Au bas du perron, les serviteurs se pressaient ; sur le haut, la petite Marie, ses blonds cheveux au vent, semblait l'ange du retour, qui l'attendait pour lui ouvrir les portes de l'Éden. Elle marchait heureuse, enivrée, défaillante, les paupières chargées de larmes. Elle approchait du perron, elle en montait les degrés j mais quand elle voulait franchir le seuil de la ]iorte, elle ne le pouvait pas; une force invisible la clouait