‹ Romans et nouvellesChapitre 172 sur 177 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Madame de Belnave se réveilla au milieu du bruit et du mouvement de la métairie ; la cour était envahie par une troupe bruyante de jeunes gens et de jeunes filles arrivant des fermes voisines. Les jeunes filles tenaient chacune un bouquet de fleurs à la main. On entendait de tous côtés le chant des cornemuses et le son éloigné des cloches de Blanfort qui ébranlaient joyeusement l'air. Le ciel était bleu et le soleil resplendissant comme par une matinée d'avril. Marianna, depuis son départ de Blanfort, avait vécu tellement en dehors des anniversaires de la famille, qu'elle en était encore à chercher dans sa mémoire quelle pouvait être cette fête qu'on allait célébrer asj village ; Mariette lui rappela que c'était celle de mau..meValtone. Marianna se souvint qu'en eflèt sa fête et celle de sa sœur étaient autrefois les deux grandes solennités du pays. Cachée dans l'encoignure d'une fenêtre, de peur d'être reconnue, elle vit la troupe champêtre s'éloigner, cornemuse en tête, et prendre le chemin du village. Il ne restait plus qu'elle à la métairie, avec la vieille mère infirme

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que Mariette s'était engagée à soigner, en l'absence de ses enfants. Elle résolut d'attendre le soir, pour aller rôder autour du château et pour aviser au moyen d'attirer sa sœur dans le petit bois=

Tandis que madame de Beinave était obligée de se cacher dans ces lieux où elle avait si longtemps régné, la joie éclatait à Blanfort. Dès le matin, des tables avaient été dressées sous des tentes, le long de la Creuse ; on dansait aux deux extrémités de la prairie. Ce jour-là, les forges étaient muettes et les champs déserts. Appuyée sur le bras de M. de Beinave, suivie de son mari et de sa fille, Noëmi se mêlait à la foule, recevant les compliments de tous et les bouquets des villageoises, embrassant les unes, prenant la main aux autres, adressant à chacune quelque parole affectueuse. Elle semblait d'ailleurs ne point partager l'allégresse commune ; souvent elle tournait vers M. de Beinave un regard suppliant, comme pour lui demander pardon. Elle avait longtemps insisté pour qu'on supprimât cet anniversaire ; mais M. de Beinave s'y était formellement opposé. Sa douleur n'avait jamais été cette douleiïr égoïste qui veut que tout pleure avec elle. Depuis son retour de Paris, on ne l'avait jamais vu sourire ; mais jamais autour de lui on n'avait eu à souffrir de son humeur ou de sa tristesse. — Rien n'est changé à Blantort, avait-il dit une lois pour toutes ; il n'y a de moins ici que mon bonheur.

Vers le soir, madame Valtone, détachée de son beau-frère et de son mari, s'approcha d'une bourrée et se prit à causer avec quelques jeunes tilles qui

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s'étaient groupées autour d'elle. Elle entretint longtemps Denise, la blonde, de son prochain mariage avec Léonard ; puis, s'adressant à une jeune paysanne, dont le minois frais et vermeil s'épanouissait comme une rose de Provins au milieu de ses compagnes, elle lui demanda des nouvelles de sa vieille mère. C'était précisément la jeune métayère qui avait donné l'hospitalité à madame de Belnave. Elle s'appelait Solange, de ce doux nom qui protège les champs du Berri.

— Est-ce que la pauvre infirme est restée seule ? dit Noëmi avec sollicitude.

Solange répondit qu'une dame étrangère était installée, depuis la veille, à la métairie, et que sa bonne avait promis de veiller sur la malade.

— Une dame étrangère à la métairie ? s'écria madame Valtone avec étonnement.

— Oui, madame, ajouta Solange ; bien belle, un air triste et souffrant. Arrivée hier dans le jour, elle est demeurée jusqu'au soir sous la cheminée; vers la nuit, elle est sortie et a pris le chemin de Blanfort. A trois heures du matin, elle n'était pas de retour.

Noëmi prit à part la jeune paysanne.

— Son nom ? le nom de cette étrangère ? vous ignorez son nom ? demanda-t-elle.

— Oui, madame. Tout ce que je puis dire, c'est que sa bonne s'appelle Mariette.

Noëmi devint pâle, et faillit tomber sur la pelouse. Puisant des forces dans son émotion même, elle s'échappa et courut vers la métairie. Elle tra- ««ersa le petit bois pour abréger la route. Sur le banc

du rond-point, M. de Belnave était assis, rêveur^ Elle glissa près de lui sans être aperçue ; ses pieds effleuraient à peine la pointe du gazon. Quand elle se trouva sur l'autre rive, elle fut obligée de s'asseoir et d'appuyer fortement ses deux mains sur sa poitrine, pour l'empêclier d'éclater. Après avoir aspiré quelques bouifées d'air, elle se releva et poursuivit sa course. Elle entra dans la métairie. L« première personne qu'elle rencontra fut Mariette.

— Ma sœur ! où est ma sœur ?

Marianna venait de quitter la métairie pour gagner le village.

— C'est donc ma sœur ! s'écria Noëmi en se précipitant dans les bras de Mariette. Elle s'en arracha presque aussitôt pour retourner à Blanfort. Elle prit un autre sentier, dans l'espoir de rencontrer Marianna. Mais son regard la chercha vainement le long des traînes. Elle avait peur de mourir avant de l'avoir embrassée ; elle ne se souvenait plus de sa fille. Parfois elle s'arrêtait pour écouter ; d'autres fois elle volait d'un pas plus rapide, abusée par quelque blanche robe de bouleau qui perçait au loin les ombres du soir. Arrivée dans la prairie qu'animaient encore les bruits de la fête, elle se dirigea vers le bois, supposant que sa sœur y avait cherché un refuge. Comme elle allait y pénétrer, elle se trouva face à face avec M. de Belnave qui en sortait. Son visage était pâle et sévère, tout son corps agité par un mouvement convulsif.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-elle d'une voix mourante.

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