‹ Romans et nouvellesChapitre 18 sur 177 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

dévouement à toute épreuve. Une vieille affection liait ces deux hommes, et les avait faits frères bien avant leur mariage. Amis d'enfance, ils avaient grandi côte à côte; appuyés l'un sur l'autre, ils avaient traversé la vie, se chauffant au même soleil, s'abritant sous le même manteau. Pauvres, ' le travail les avait enrichis ; après des années de la- ' beur et de peine, tous deux s'étaient assis dans le même bonheur. C'étaient deux hommes de vertu, de courage et de volonté. Inaccessibles aux passions de l'oisive jeunesse, étrangers aux calculs d'une ambition peut imorée, ils étaient arrivés au grand jour par le droit chemin. Heureux, on les vit aussi peu embarrassés de leurs richesses qu'ils l'avaient été de leur pauvreté. Ils répandirent autour d'eux l'aisance et le bien-être 3 ils employèrent les bras inoccupés; Blanfort prit une face nouvelle. Puis, lorsqu'ils eurent assuré le présent et qu'ils se crurent maîtres de l'avenir, autant que chacun ici-bas peut se croire maître du jour de demain, ils se tournèrent vers le mariage, l'envisageant comme un devoir propre à sanctifier leurs prospérités. Plus âgé que M. de Belnave, M. Valtone se maria le premier, et, trois ans plus tard, M. de Belnave épousa la belle-sœur de son associé. Noëmi et Marianna de Vieilleville appartenaient à l'une des meilleures familles de la Creuse. Elevées à la campagne, sous l'œil vigilant de leur grand'mère, toutes deux étaient nobles et belles ; et bien que leur fortune ne répondît pas à celle des deux amis, ceux-ci, en les épousant, ne songèrent point qu'ils sacrifiaient leur intérêt à leur;

inclination : ces deux filles charmantes leur ap-' portaient des trésors de grâce, d'esprit et de tendresse.

Les premières années de cette double union avaient été fécondes en beaux jours. Blanfortest un joli village du Berri : de rustiques habitations semées au pied d'une colline, entre Argenton et le Blanc, se mirent dans l'eau de la Creuse qui arrose cette partie du département de l'Indre avant de se jeter dans la Vienne. Les forges s'étendent sur la rive opposée et donnent au paysage un aspect animé, pittoresque et presque sauvage. Sur la même rive, plus avant dans les terres, une maison de construction élégante et moderne se cache derrière des massifs de chênes, d'ormes et de trembles dont le feuillage amortit le bruit étourdissant des cyclopes. C'est là que les deux ménages avaient établi leur bonheur. A leur insu, ce bonheur était déjà bien ébranlé à l'époque où M. de Belnave avait accompagné Marianna aux eaux de Bagnères-de-Bigorre.

M. de Belnave et son ami étaient deux natures inhabiles aux puérilités de l'amour. Trempés de bonne heure dans la réalité, habitués à traduire leurs sentiments par leurs actions, leur tendresse, rigide et concise, manquait d'expansion et de charme. Le travail les avait préservés de ces désirs sans but, de ces aspirations tumultueuses qui tourmentent toute jeunesse. Ils ne comprenaient point ces faux besoins du cœur, ces folles exagérations de l'âme, fléaux des sociétés désœuvrées. Chez eux, la passion avait revêtu les formes sèches du devoir.

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